Conflict transformation - Chili - Por la razón o la fuerza -

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CHILI: “POR LA RAZÓN O LA FUERZAPeut-on atteindre une réelle réconciliation au travers de la justice transitionnelle? Travail réalisé par Joana PELLICER y MARTINEZ LHUMA-2225: Seminar: Conflict transformation Prof. Valérie ROSOUX 2015-2016 Master en Sciences politiques, orientation Relations internationales, finalité Action humanitaire Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication (ESPO) Ecole des Sciences Politiques et Sociales (PSAD)

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 CHILI: “POR LA RAZÓN O LA FUERZA”

Peut-on atteindre une réelle réconciliation au travers de la justice transitionnelle?

Travail réalisé par

Joana PELLICER y MARTINEZ

LHUMA-2225: Seminar: Conflict transformation Prof. Valérie ROSOUX

2015-2016 Master en Sciences politiques, orientation Relations internationales, finalité Action humanitaire

                                   

Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication (ESPO) Ecole des Sciences Politiques et Sociales (PSAD)

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 REMERCIEMENT

  J’aimerais remercier profondément Mr. Serey Mendoza pour le temps qu’il a dédié à répondre à mes questions. J’ai eu le plaisir de rencontrer une personne extrêmement attachée à son histoire, à ses racines et à son pays. Une personne prête à partager son savoir et son vécu avec passion. Vous êtes non seulement une belle personne mais aussi un excellent Professeur extrêmement dédié et à l’écoute des étudiants.

Encore merci pour tout.

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“SOMOS CINCO MIL” ou “ESTADIO CHILE” de Victor Jara1

“ Somos cinco mil en esta pequeña parte de la ciudad.

Somos cinco mil ¿Cuántos seremos en total en las ciudades y en todo el país?

Solo aquí diez mil manos siembran y hacen andar las fábricas.

¡Cuánta humanidad con hambre, frio, pánico, dolor, presión moral, terror y locura!

Seis de los nuestros se perdieron en el espacio de las estrellas.

Un muerto, un golpeado como jamás creí se podría golpear a un ser humano.

Los otros cuatro quisieron quitarse todos los temores.

Uno saltó al vacío, otro golpeándose la cabeza contra el muro, pero todos con la mirada fija

de la muerte.

¡Qué espanto causa el rostro del fascismo!

Llevan a cabo sus planes con precisión artera sin importarles nada.

La sangre para ellos son medallas.

La matanza es acto de heroísmo

¿Es este el mundo que creaste, dios mío? ¿Para esto tus siete días de asombro y trabajo?

En estas cuatro murallas solo existe un número que no progresa, que lentamente querrá más

muerte.

Pero de pronto me golpea la conciencia y veo esta marea sin latido,

pero con el pulso de las máquinas y los militares mostrando su rostro de matrona

llena de dulzura.

¿Y México, Cuba y el mundo? ¡Que griten esta ignominia!

Somos diez mil manos menos que no producen.

¿Cuántos somos en toda la Patria?

La sangre del compañero Presidente golpea más fuerte que bombas y metrallas

Así golpeará nuestro puño nuevamente

¡Canto que mal me sales

Cuando tengo que cantar espanto!

Espanto como el que vivo como el que muero, espanto.

De verme entre tanto y tantos momentos del infinito

en que el silencio y el grito son las metas de este canto.

Lo que veo nunca vi, lo que he sentido y que siento hará brotar el momento”2.

                                                                                                               1 O. SEREY MENDOZA (Maître de Langues à l’Institut des Langues Vivantes (ILV), entretien, réalisé par l’auteur, Louvain-la-Neuve, 30 mai 2016, p. 36 : “Victor est une figure que j’admire beaucoup plus en étant ici surtout en lisant tout ce qu’il a pu faire et d’où il venait (…) Et puis sa vie est arrêtée tragiquement. J’admire les gens comme ça”. 2 Voy. la traduction de ce poème sur le site suivant : http://lyricstranslate.com/fr/estadio-chile-stade-chile.html. Victor Jara écrit ce poème alors qu’il est détenu et torturé le 15 septembre 1973, quelques heures avant d’être

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INTRODUCTION Afin de trouver dans le passé le diagnostique permettant de tirer un trait sur celui-ci et d’avancer ensemble vers le futur, il est nécessaire d’investiguer rétrospectivement. Pour cela, la justice transitionnelle est un excellent moyen de traiter les crimes et les abus du passé en dressant un bilan global des violations des droits et des normes humanitaires internationales. À la différence des autres Commissions instituées dans le monde, celle relative au Chili est la seule visant explicitement la “réconciliation”3. Dès lors, cette Commission possède le mandat d’établissement d’une “vérité historique” sur le passé et l’élaboration d’une politique de réparation aux victimes afin d’aboutir à la réconciliation sociale. L’expression de "justice transitionnelle" marque l’intention de réconcilier à la fois la justice et la paix tout en contournant la justice pénale ordinaire. De facto, cette Commission permet d’organiser la sortie du conflit dans ce pays ayant fait l’objet d’une répression autoritaire violente. La reconnaissance des victimes au moyen des auditions publiques, ainsi que les réparations tant symboliques, en érigeant des monuments ou célébrant des commémorations, que matérielles, constitue le principe clé de la justice transitionnelle. Selon Joanathan Allen : “les Commissions sont un compromis bien fondé entre unité sociale et justice, dans le respect des principes de justice que sont la reconnaissance des responsabilités des personnes impliquées dans les crimes politiques et celle de la l’égalité des citoyens”4. Plusieurs générations ont été forgées en fonction de l’époque historique et politique du moment. Ainsi, ceux qu’on nomme “los hijos de Pinochet”5 font partie d’une génération qui a eu du mal à imposer des idées de manière ferme et décidée comme l’ont fait les générations qui les ont précédés. Il est difficile de mesurer l’impact réel qu’a eu cette dictature. Toutefois, la peur, les tortures, les meurtres et les enlèvements ont marqué toute une génération au fer rouge. Inversement, la génération actuelle est celle, sur laquelle repose la responsabilité historique et l’espoir d’un peuple de transformer le Chili en un pays développé et guéri6. Dans un premier temps, seront retracés les divers évènements historiques ayant abouti à la création de la Commission nationale de vérité et de réconciliation (CHAPITRE 1. CONTEXTE HISTORIQUE). Dans un second temps, il conviendra de rentrer dans le vif du sujet en analysant cette institution ad hoc devenue emblématique au Chili (CHAPITRE 2. RECHERCHE DE VÉRITÉ ET DE RECONCILIATION). In fine, il sera question d’analyser dans les faits si une réelle réconciliation a pu ou non être atteinte avec l’aide de cette Commission (CHAPITRE 3. Y-A-T-IL EU UNE RÉCONCILIATION).

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CHAPITRE 1. CONTEXTE HISTORIQUE7 Cette première partie vise à retracer en quelques pages l’avant, le pendant et l’après d’un contexte historique complexe. En 1970, le socialiste Salvador Allende, leader du parti de l’Unité populaire (ci-après « U.P. ») formé principalement par une coalition de partis communistes, socialistes, et extrémistes, devint président du Chili. Il tenta d’établir le socialisme au Chili d’une façon pacifique au travers de la via chilena (Section 1. L’avant : le Chili d’Allende)8. En plein contexte de guerre froide, une série de problèmes économiques ainsi que de différentes idéologies en matière politique et sociale contribuèrent à la création d’un climat de violence interne qui mena au coup d’État de 1973. Augusto Pinochet tenta alors de réformer entièrement la société chilienne alors qu’il se rendait coupable d’évènements atroces qui ont marqué les victimes à vif à tout jamais9 (Section 2. Le pendant : la dictature militaire de Pinochet). Entre 1990 et 1994 Patricio Aylwin supervisa la transition démocratique10 et devint le premier président élu après une période de longue dictature aux côtés de la Concertación de Partidos para la Democracia (Section 3. L’après : le retour à la démocratie avec Aylwin).

Section 1. L’avant : Le Chili d’Allende et la “voie chilienne vers le socialisme”11

“Colocado en un transito histórico, pagaré con mi vida la lealtad al pueblo”12 La voie chilienne vers le socialisme débute le 4 septembre 1970 lorsque Salvador Allende candidat du parti politique de l’U.P. obtint 36.6% des voix aux élections présidentielles chiliennes. Sa présidence fut confirmée le 24 octobre 1970 moyennant certains compromis par le Congrès13. Il dut notamment signer le Statut de garanties constitutionnelles dénommé Estatuto de garantías constitucionales, qui garantissait des libertés telles que celles relatives à : l’enseignement, la presse, l’association et la réunion, ainsi qu’à l’indemnisation des expropriations. Au travers de son programme politique, l’U.P. prétendait remplacer la structure économique en place par trois secteurs distincts. Le premier objectif consistait à mettre un terme tant au

                                                                                                               7 Voy. dans le cadre de cette CHAPITRE 1. les développements suivants : E. BONNET, Origines de la dictature au Chili et conséquences économiques : le cas Pinochet, Mémoire de licence en Sciences économiques, Louvain-la-Neuve : Université Catholique de Louvain, 2002-2003, 149p. 8 B. STALLINGS, Class conflicto and economic development in Chile, 1958-1973, Stanford : Stanford University Press, 1978, p. 125. 9 Voy. notamment l’introduction de cet ouvrage collectif : L. WHITEHEAD, L. BLACKBURN, H. ROSENKRANZ, et alii, Chile after 1973 : Elements for the analysis of military rule, Liverpool : Centre for Latin American Studies, The University of Liverpool, 1985, 152p. 10 Voy. pour approfondir la matière : E. SILVA, « Le Chili consolide la transition démocratique », Études, 2006/5, Tome 404, pp. 584-593. 11 Voy. afin d’approfondir cette matière : C. ALMEYDA, A. GUARDIA, C. FORTIN, et alii, Chile 1970-73: Economic development and its international setting. Self-criticism of the unidad popular government’s policies, The Hague : Nijhoff, 1979, 389p., J.-F. RODDICK, P. LIRA, A. NOVE, et alii, Allende’s Chile, New York : Praeger, 1976, 296p. et S. DE VYLDER, Allende’s Chile : the political economy of the rise and fall of the Unidad Popular, Cambridge : Cambridge University press, 1976, 251p. 12 Dernier discours prononcé par Salvador Allende le 11 septembre 1973. Cette citation se traduit par : “Placé en pleine transition historique, je paierai de ma vie ma loyauté au people”. 13 S. GORRERI, « Salvador Allende et la voie chilienne vers le socialisme », Contrepoints, 10 septembre 2013.

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capitalisme qu’il soit national ou étranger, qu’aux grandes propriétés terriennes (secteur social). Ceci permettait à l’État de posséder pour son compte d’importants secteurs de l’économie (secteur mixte). Par ailleurs, le secteur privé serait formé de petites entreprises possédant un capital bas. Quant au Parlement, il refusait que de grandes entreprises deviennent propriété de l’État. En 1932, le gouvernement décida de contourner celui-ci par un décret qui autorisait l’expropriation de n’importe quelles industries considérées comme fondamentales pour l’économie. En 1973, l’État contrôlait environ 80% du secteur industriel du pays ainsi que de nombreuses banques. Une importante réforme agraire fut également mise en place. Celle-ci permit à l’État d’exproprier des fermes sans aucune justification claire quant à leur surface et ce, dans le but de pouvoir cultiver pour le compte de l’État ces terres dites “non utilisées”. Le gouvernement tenta de combattre la bourgeoisie étrangère en nationalisant certaines compagnies étrangères des secteurs industriels, financiers, commerciaux et de l’industrie minière. En effet, le cuivre représente une source de revenu primordial pour le Chili alors que les entreprises chargées de l’extraite appartenaient pour la plupart aux États-Unis14. Le 11 juillet 1971, le Congrès approuva à l’unanimité une réforme constitutionnelle concernant la nationalisation des entreprises de cuivre. Dans un premier temps, le gouvernement proposa d’indemniser ces entreprises al valor libro ce qui impliquait de décompter les gains excessifs perçus pendant les quinze années précédant cette date. Celles-ci répliquèrent en demandant l’embargo du cuivre à l’arrivée de leur destination. Finalement, il fut décidé le 28 septembre par le président Allende de n’accorder aucun type de compensation : “doctrine d’Allende”. Le président Nixon prit alors la décision de ne plus accorder aucun nouveau prêt au Chili15. La Banque mondiale et certaines banques privées victimes de pressions décidèrent de soutenir les États-Unis. Il ne resta plus que le Fond monétaire international pour apporter un soutien économique au Chili. La CIA quant à elle préservait les partis d’opposition. La crise de 1972, initiée par la grève des camionneurs mena à un lock-out du patronat et à une fermeture des commerces. En outre, elle survint comme une conséquence et une cause d’aggravation de tous les problèmes économiques auxquels le Chili devait déjà faire face. En 1973, l’atmosphère de crise entraina un désajustement de l’offre de la structure économique ce qui augmenta la demande des fournitures de services. Émergea alors un marché noir parallèle caractérisé par la vente de biens de première nécessité à des prix bien inférieurs aux prix fixes que l’on retrouvait dans les supermarchés. La majorité de la population possédait un pouvoir d’achat mis à sa disposition par la politique de redistribution du revenu16. Du côté politique, les classes moyennes dont les privilèges furent attaqués par le gouvernement d’Allende, s’alignèrent rapidement à la droite de plus en plus fervente. Dans le cadre de cette incessante lutte, les classes moyennes décidèrent de manifester et se lancer massivement dans une bataille contre l’U.P. ce qui aida à renverser le régime17.                                                                                                                14 À titre d’exemple : coopérations Anaconda et Kennecott. 15 Le “blocus invisible” dans un premier temps à interrompre tous les crédits vers le Chili en raison de l’expropriation de grandes entreprises américaines dans lesquelles les États-Unis possédaient de nombreux intérêts. En revanche, l’armée se disant neutre par rapport au gouvernement continua à recevoir des prêts. De concert avec ce blocus, certaines compagnies multinationales possédant des intérêts au Chili lancèrent leur propre attaque. 16 E. TIRONI, Pinochet : La dictature néo-libérale, Paris : L’Harmattan, 1987, pp. 29-32. 17 E. BONNET, op.cit., pp. 63-66.

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Au cours de cette période caractérisée par d’importants changements sociaux et économiques les pensées extrémistes et divergentes au sein des différents partis apparaissaient. Ce mécontentement mena à la réalisation d’attentats et d’actions violentes dans le pays. Voyant la situation se dégrader Allende tenta sans succès d’adapter de jour en jour ses politiques devenues peu cohérentes. Il essaya notamment d’intégrer les militaires au sein de son cabinet. C’est à cette époque que Carlos Prats et qu’Aire César Ruiz Danyeau décidèrent de démissionner en août 1973. Augusto Pinochet devint ainsi le commandant en chef de l’armée. De son côté, le parti de Démocratie Chrétienne décida de changer son fusil d’épaule en s’alliant au Parti National, laissant ainsi l’U.P. quelque peu isolé au sein du gouvernement18.

Section 2. Le pendant : la dictature militaire de Pinochet

“Los derechos humanos son una invención, muy sabia, de los marxistas”

“Entre asegurar los derechos de unos 10.000 disociados o garantizar los de diez millones, no tuvimos duda”

“Dos mil no es nada”19

Le régime militaire d’Augusto Pinochet s’instaura le 11 septembre 1973 (§1. Le coup d’État) pour une durée de seize ans. Ce qui semblait dans un premier temps être une source de libération pour le peuple chilien apparu sous son vrai jour comme un régime autoritaire et conservateur, connu pour ses multiples atteintes aux droits de l’homme. Ainsi près de : 38.000 personnes furent torturées, 3.200 furent tuées ou portées disparues et plusieurs centaines de milliers d’entre elles furent exilées (§2. Les violations des droits de l’homme et des libertés fondamentales)20. Cette ère fut également caractérisée par une politique économique de privatisations et diverses réformes institutionnelles (§3. Les politiques économiques et les réformes institutionnelles). Enfin, la plupart des pays de la communauté internationale condamnèrent la situation au Chili et décidèrent d’élever au rang de martyr l’ancien président Salvador Allende21 ce qui mena au fil du temps à une prise de conscience nationale (§4. Les réactions internationales et la fin de la dictature).

§1. Le coup d’État L’épuisement de l’accord économique ainsi que l’impossibilité de trouver une concertation politique se manifestèrent par un affrontement institutionnel de plus en plus dur. Idéologisée                                                                                                                18 B. STALLINGS, op.cit., pp. 126-150 et Gobierno de Salvador Allende Gossens (1970-1973), http://www.icarito.cl/imprimir/?pid=16633, consulté le 21 avril 2016. 19 Propos tenus par Pinochet lorsqu’il parle des droits humains en général et qu’il compare les disparus au nombre d’habitants du Chili. Voy à ce propos : Gobierno de Salvador Allende Gossens (1970-1973), op.cit. Ces citations se traduisent par : “Les droits de l’homme sont une invention, très sage, des droits marxistes”. “Entre assurer les droits de près de 10.000 dissociés ou garantir ceux de dix millions nous n’avons pas hésité”. “Deux mille ce n’est rien”. 20 C. MARTIN, Chili: le bilan humain de la dictature d’Augusto Pinochet revu à la hausse, 20 août 2011, http://www.rfi.fr/ameriques/20110820-chili-le-bilan-humain-dictature-pinochet-revu-hausse, consulté le 16 avril 2016. 21 C. GAZMURI, La persistencia de la memoria : reflexiones de un civil sobre la dictadura, Providencia : RIL Editores, 2000, pp. 59 et 60.

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et sur-politisée, la société chilienne ne voyait plus dans l’État un organe de reconnaissance, d’identité ou encore de cohésion. Cette situation extrêmement tendue mena à une première tentative de coup d’État des tankistes qui échoua grâce au général Carlos Prats. Le 11 septembre 1973, une junte militaire 22 dirigée par le général Pinochet renversa le gouvernement socialiste de l’U.P. dans le but de rétablir le principe de constitutionnalité brisée. La destruction du Palais de la Moneda bombardé par une escadrille d’avions de chasse fit disparaître l’institution démocratique qui avait donné forme à l’institution chilienne pendant des décennies. À la mort d’Allende, Pinochet se proclama chef de l’État et commandant de l’armée 23 sans qu’aucune institution étatique ne possède une autorité suffisante pour contrebalancer son autorité24. Pourtant “l’euphorie, le calme le rassurement de ne plus avoir Allende au pouvoir fut de courte durée face à la terrible dictature qui fut mise en place”25.

§2. Les violations des droits de l’homme et des libertés fondamentales26 Lorsqu’Augusto Pinochet prit le pouvoir et installa sa dictature il censura les moyens traditionnels de communication (journaux, télévision et radio), brula des livres et interdit la liberté d’expression. De plus, des milliers de Chiliens furent arrêtés et rassemblés notamment dans des camps de travail crées par la junte militaire. Des hommes, des femmes et des enfants furent enlevés, battus, torturés27 et/ou tués28 quelque soient leur âge, leur sexe, leur revenu ou leur couleur politique. Un véritable règne de la terreur fut instauré dans lequel le moindre signe de résistance était écrasé sans aucune pitié29. Ce, alors que le Chili est signataire de textes internationaux par lesquels il est responsable de promouvoir et d’encourager le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales30.

                                                                                                               22 La junte militaire était la force publique institutionnelle dirigée par quatre officiers : le général Augusto Pinochet chef de l’armée de terre, le général Gustavo Leigh Guzmán général en chef de l’armée de l’air, l’amiral José Toribio Merino Castro commandant en chef de la marine et le général César Mendoza officier commandant des carabiniers. 23 Il convient de préciser qu’à l’époque la Démocratie chrétienne pensait que les Forces armées rétabliraient rapidement l’État de droit, qu’il serait fait appel à de nouvelles élections et que le Parlement se verrait restitué ses droits. Ce parti décida de rechanger son fusil d’épaule lorsqu’il constata que les Forces armées étaient en réalité en train prendre le contrôle et mener une dictature ferme et injuste. 24 E. TIRONI, op.cit., pp. 151-153. 25 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 32. 26 Voy. pour approfondir cette question : M. JEAN-BERNARD, « La situation des Droits de l’homme au Chili : enquête de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies », in Annuaire Français de droit international, Paris : CNRS, pp. 305-335. 27 La torture fut institutionnalisé et comprenait différents types, à savoir : la torture par électricité, la torture par l’eau, la privation d’eau et de nourriture, les viols, les tortures psychologiques, les pendaison par les pieds, etc. En ce qui concerne la torture psychologique voy. en ce sens : O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 37. 28 Par exemple : Victor Jara dont son dernier poème est reproduit supra est l’une des victimes torturées et tuées par le régime. 29 E. TIRONI, op.cit., pp. 40 et 41. 30 Rapport sur la quarante-sixième session de la Commission des droits de l’homme (29 janvier – 9 mars 1990). Supplément n°2, Conseil économique et social, 1990, New York, E/1990/22, pp. 157-159.

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§3. Les politiques économiques31 et les réformes institutionnelles Certes Pinochet était un tyran ayant présidé à de nombreux crimes mais en matière économique on peut lui accorder quelques succès du fait des politiques des “Chicago boys”32 (privatisations, par exemple d’institutions financières ; déréglementation des marchés ; abaissement des barrières douanières) destinées à relancer l’économie chilienne et par celle-ci le domaine social, politique et culturel. En définitive, il s’agissait de tendre vers une économie de libre marché33, intégrée et alimentée par l’entrée de nombreux prêts étrangers provenant notamment de banques et de personnes privées étrangères34. Ainsi, entre 1976 et 1981 une croissance économique exceptionnelle fut constatée de par une inflation réduite, un déficit public pratiquement éliminé et un PIB en hausse. Pourtant, malgré toutes ces améliorations, le Chili connu une nouvelle crise économique spectaculaire entre 1981 et 198335. En effet, profitant des privatisations, des personnes proches du pouvoir avaient pris le contrôle des principales banques du pays, utilisant les ressources de celles-ci afin de racheter d’autres entreprises à faible coût. Parallèlement à ceci, le gouvernement avait pratiqué une politique de change fixe par rapport au dollar américain. Des mesures drastiques furent alors prises afin de contrecarrer ces dérives ce qui mena le Chili à connaître une terrible récession. Conjointement à cette libéralisation, la junte militaire mit en place toute une série de réformes sociales, associées aux programmes de privatisations d’entreprises publiques et de décentralisation de l’administration en 1985. Ceci contribua à creuser le fossé des inégalités sociales au sein de la population. Son objectif était de réduire le rôle central du gouvernement en matière de sécurité sociale, de soins de santé, de travail36 et d’éducation. In fine, malgré quelques failles dans les réformes économiques de Pinochet, celles-ci ont incontestablement ouvert la voie aux gouvernements qui lui ont succédé, à instaurer un système économique viable, cette fois-ci démocratiquement.

§4. Les réactions internationales et la fin de la dictature Dès 1975, une pression internationale puissante37 fut mise en place afin de changer la situation au Chili. Ainsi, le gouvernement britannique fit en sorte que la dette chilienne ne

                                                                                                               31 Voy. dans le cadre de ce §4 : E. TIRONI, op.cit., pp. 52-86 et A. DELAIGUE, Pinochet et l’économie chilienne, 16 décembre 2006, http://econoclaste.org.free.fr/econoclaste/?p=6556, consulté le 22 avril 2016. 32Composé d’un groupe d’économistes chiliens des années 1970 formés aux idées de l’école de Chicago de M. FRIEDMAN qui jouèrent un rôle capital afin d’atteindre le “miracle économique chilien”. Il d’agit : “d’une conception libre-échangiste, individualiste et utilitariste, selon laquelle le domaine économique détermine sans contrepoids toutes les autres sphères sociales” : E. TIRONI, op.cit., p. 46. 33 Grâce à cet objectif de libéralisation de l’économie les exportations de biens non traditionnels, à savoir : les fruits, le vin, le bois et les produits piscicoles, augmentèrent considérablement jusqu’en 1989. 34 La stratégie entreprise fut notamment de : réduire considérablement les tarifs ainsi que les programmes sociaux et les déficits, instaurer un marché libre avec de faibles contrôles, diminuer les restrictions instaurées aux mouvements des capitaux. 35 Voy. plus de détails sur cette crise sans précédents: S. EDWARDS, Monetarism and liberalization. The Chilean Experiment, Cambridge : Ballinger, 1987, pp. 195-207. 36 En matière de travail la distribution des revenus régressa ce qui provoqua une augmentation considérable du chômage et une chute du niveau de vie. Ceci mena à une forte diminution du pouvoir d’achat des travailleurs. Les revenus furent ainsi principalement distribués dans les plus hautes classes sociales ce qui creusa le fossé entre les classes et accentua les inégalités sociales. 37 À titre d’exemple, la Banque Mondiale refusa d’accorder le prêt de 20 millions de dollars destinés à développer le secteur agricole au Chili.

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puisse faire l’objet d’une renégociation avant que les droits civils et politiques soient réinstaurés dans le pays. En raison de diverses actions internationales, le Chili devint insolvable, incapable de rééchelonner sa dette ce qui permit à la classe ouvrière de se redresser petit à petit. Les grèves38, les journaux et les pamphlets clandestins, l’inscription de slogans sur les murs, étaient devenus sources de démocratie par lesquelles le peuple pouvait enfin sortir de l’ombre et s’exprimer. Les partis de gauche reprirent suffisamment de confiance que pour résister à la dictature39. Entouré d’une vague de démocratisation générale et subissant de fortes pressions internationales Pinochet tenta entre 1985 et 1986 de redorer son image et celle de son parti afin de les faire paraître plus humaines. Un an plus tard, les partis politiques jusqu’alors contraints à la clandestinité40 purent refaire surface. Sans compter qu’une autorisation fut accordée à la majorité des exilés politiques afin qu’ils puissent revenir au pays. En 1988 un plébiscite fut organisé afin de proposer la prolongation du mandat d’Augusto Pinochet comme dirigeant. Celui-ci se révéla négatif et marqua ainsi la fin du régime dictatorial du général Augusto Pinochet41.

Section 3. L’après : le retour à la démocratie avec Aylwin42 “La sociedad chilena está en deuda con las victimas de las violaciones de derechos humanos.

Por eso es que yo me atrevo, en mi calidad de Presidente de la Republica, a asumir la representación de la nación entera para, en su nombre, pedir perdón a los familiares de las

victimas”43

Entre 1990 et 1994 Patricio Aylwin supervisa la transition démocratique au Chili. En raison de leur cohérence, les réformes instaurées pendant la dictature furent poursuivies lors du retour à la démocratie. Deux objectifs clés devaient impérativement être remplis. Premièrement, réussir à maintenir et renforcer la croissance atteinte lors du régime militaire en regagnant un équilibre macroéconomique. Deuxièmement, mettre en œuvre des réformes efficaces en matière de redistribution du revenu (réforme fiscale, réforme en matière de travail et de politiques sociales). Il était également essentiel de conserver la confiance du secteur privé qui s’inquiétait du retour d’un interventionnisme étatique, tout en construisant simultanément une économie qui favoriserait l’égalité sociale. À l’inverse, la Constitution instaurée par le régime manque de cohérence et cause de nombreux problèmes au niveau institutionnel et ce encore

                                                                                                               38 Chili : Les manifestations contre Pinochet et les manœuvres de la Démocratie Chrétienne, octobre 1983, http://www.lutte-ouvriere-mensuel.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-1978-1986/article/chili-les-manifestations-contre, consulté le 22 avril 2016. 39 M. ARRUDA, « L’endettement est-il une dette légitime ? », Revue du Mauss, 2003/1, n°21, pp. 55-65. 40 Voy. pour plus de détails sur la question : C. TORREJÓN-BARRADA, « La clandestinité rêvée, la clandestinité subie », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, 2013/2, n°38, pp. 109-122. 41 J.-P. SOULIÉ, « Le Chili dit NON à Pinochet », La Presse, le 6 octobre 1988. 42 T. REUTERS, « Patricio Aylwin, president who guided to democracy, dies aged 97 », The Guardian, 19 avril 2016 et E. BONNET, op.cit., pp. 96-119. 43 Discours tenu le 4 mars 1991 après avoir reçu le rapport de la Commission nationale de vérité et de réconciliation (plus connu sous le nom de Rapport Rettig). Cette phrase se traduit par : “La société chilienne est en dette avec les victimes en matière des droits de l’homme. C’est pour cela que j’ose en ma qualité de Président de la République, assumer de représenter la nation entière pour, en son nom, demander pardon aux familles des victimes”.

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aujourd’hui, dès lors que les majorités nécessaires pour y apporter une modification n’ont encore jamais été atteintes. Un des autres thèmes centraux fut celui de la réparation des violations aux droits de l’homme commises au cours de la dictature. Cette notion de “réparation” comprenait : la connaissance de la vérité ; la réparation morale, afin que les injustement accusés regagnent leur honneur et dignité et matérielle ; ainsi que la sanction des responsables ayant enfreint les droits de l’homme. Avocat de profession, le président Aylwin a favorisé la stabilité44 des réformes politiques profondes ce qui lui a valu de nombreuses critiques dès lors qu’il ne prenait jamais de position forte en matière de droits de l’homme. Il créa toutefois une Commission nationale de vérité et de réconciliation afin d’enquêter et documenter les exécutions politiques et les disparitions forcées. Ceci tandis que Pinochet était encore à la tête du pouvoir pendant encore plusieurs années après avoir quitté son poste de chef d’État. La préoccupation majeure du président Aylwin était d’éviter à tout prix qu’un coup d’État ne se reproduise. Perçu par la plupart de ses électeurs comme un homme faible il tenta d’éviter un retour aux rébellions militaires en laissant notamment le gouvernement civil accorder une amnistie générale et appelant à la clôture des investigations.

CHAPITRE 2. RECHERCHE DE VÉRITÉ ET DE RÉCONCILIATION45 Dans cette seconde partie il sera question d’entrer dans le vif du sujet et d’analyser le droit du peuple chilien à la vérité. La torture, les crimes, et les disparitions étaient devenues monnaie courante en période de dictature. L’État quant à lui, continuait à nier toute responsabilité de ces crimes, faisant comprendre à la société qu’il pouvait tuer en toute impunité. Ce régime a dès lors été capable d’instaurer sa terreur par le mensonge, en déformant volontairement la vérité et en camouflant des informations importantes46. Établir la vérité devint par conséquent essentiel pour un bon nombre de familles vivant dans une ignorance et une tristesse intenables (Section 1. Les dénégations et le droit à la vérité). En mai 1990, au lendemain de l’élection du président démocrate-chrétien Patricio Aylwin et du retour à la Démocratie, fut mise en place la Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (dite Commission Rettig) ; à laquelle succédera le Comité national de réparations et de réconciliation 47. Il convient d’en délimiter la survenance, les compétences et les apports (Section 2. La Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (Rettig) comme justice transitionnelle). In fine, la Commission a joué un rôle important de transition démocratique qu’il convient d’analyser dans une dernière section (Section 3. La justice comme condition ?).

                                                                                                               44 Voy. notamment l’assassinat de Jaime Guzman Errázuriz. 45 Voy. dans le cadre de ce CHAPITRE 2 : le Rapport de la Commission nationale de vérité et de réconciliation (Rapport Rettig), Secrétariat de communication et Culture du ministère secrétariat Général du gouvernement, février 1991, Santiago de Chile. En effet les développements qui vont suivre ont été grandement tirés des enseignements de celui-ci : http://www.derechoshumanos.net/lesahumanidad/informes/Informe-Rettig-tomo1.pdf. 46 A. ROSS, « Les politiques de ou la vérité sur les politiques ? Amérique latine et Afrique du Sud : leçons d’expériences», Politique africaine, 2003/4, n°92, pp. 19 et 20. 47 M. DAVIS, The Pinochet Case. Origins, Progress and Implications, London, Institute of Latin American Studies, 2003, p. 6.

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Section 1. Les dénégations48 et le droit à la vérité L’institution de la Commission symbolise une parfaite tension entre le désir de connaître la vérité et la soif de justice49 par rapports aux terribles exactions commises lors du siège et ce, tout en conservant la faible stabilité d’un régime post-dictatorial50. Pendant ces années de terreur les familles tentèrent de prendre contact avec les détenus, de les consoler, de les défendre légalement et de retrouver leur trace si ceux-ci n’avaient pas survécu. Et ce, alors :

- qu’on leur niait les faits de la détention même,

- qu’on leur taisait le lieu de la détention,

- qu’on leur interdisait la plupart du temps les visites aux familles,

- qu’elles étaient souvent victimes d’extorsions moyennant des promesses de libérations. Pour cela, le plus souvent les familles devaient déposer de l’argent à la banque sur un compte appartenant à l’État,

- qu’on les faisait rester des heures debout dans des files afin d’obtenir une quelconque

information sur leur proche. Ce, alors qu’ils étaient traités verbalement de manière grossière ou cruelle accompagnés parfois de violences physiques51

Pourtant, atteintes en plein cœur, ces familles n’ont cessée de se battre sans relâche individuellement. Par l’intermédiaire de connaissances sociales en tout genre pour faire avancer leur cas. Bloquées jusqu’alors dans leur processus de deuil, celles-ci montrèrent une admirable patience et dignité face aux dénégations que l’État était entrain de leur faire vivre. Ce dernier se devait de leur apporter des réponses afin d’entamer un processus de réconciliation nationale effective par le biais du droit. Ainsi, les familles au-delà du besoin qu’elles ressentent d’exprimer leur douleur, possèdent le droit de connaître la vérité. La Commission fut établie en totale et parfaite autonomie. Aucune autorité, ni même le gouvernement, ne pouvait influencer de quelque manière que ce soit les décisions qui y

                                                                                                               48 Ayreh Neier utilise la terminologie “deniability, deniable forms of repression”, c’est-à-dire la capacité à nier des formes de répression en niant les faits, afin de souligner la différence de nature de la violence attribuée à l’État. Cfr. Sa conférence « Human rights and accountability », Center for Human Rights, Berkeley : Université de Californie, 1994. 49 J.-L. CEA EGAÑA, « La réconciliation au Chili, une transition terminée ? », in La mémoire et le pardon. Les Commissions de la vérité et de la réconciliation en Amérique latine, Paris : L’Harmattan, 2009, pp. 64 et 65. 50 C. BELL, Peace agreements and human rights, Oxford : Oxford University Press, 2000, p. 270. 51 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 34 : “Il y a des militaires qui lâchement se cachent, qui ont rigolé et se sont moqués des morts, des disparus. Ils ont dit quand une femme allait chercher son mari qui avait été pris par des militaires ceux-ci lui répondaient en rigolant que son mari avait été relâché le lendemain mais qu’il était sûrement reparti avec une autre et qu’elle devait le chercher ailleurs car il n’était pas là. Il y avait une vraie cruauté physique mais aussi psychique. Pour aller chercher un détenu disparu il a fallut chercher un certificat de naissance car on niait aux familles l’existence même de l’individu”.

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étaient prises. De facto, le droit à la vérité permit de satisfaire aux exigences élémentaires de justice et de dignité des victimes en permettant notamment à certaines d’entre elles d’honorer leurs morts et de percevoir une certaine réparation pour les dommages subis. Cette expérience canalisatrice devait permettre aux familles de manière collective et individuelle d’extérioriser la peine et les incertitudes qu’elles gardaient en elles, afin de pouvoir avancer vers un vivre ensemble constructif, paisible et collectif52. Les éléments concrets qui sont ressortis du rapport de la Commission, ainsi que la reconnaissance publique de ceux-ci, ont permis in concreto de faire ressortir une douleur nationale trop longtemps enfuie et niée. De plus, cette vérité a permis à la société chilienne de regarder rétrospectivement dans le temps et d’analyser les erreurs commises afin de pouvoir se remettre en question et d’éviter que de tels évènements ne puissent se reproduire. Or pour cela, il faut faire preuve d’une attitude spirituelle différente, d’une réflexion profonde. Il n’est possible d’atteindre une pleine démocratie et un État de droit qu’en proscrivant la violence de la société, ou à tout le moins en la contenant. Ainsi, toute utilisation future par un individu d’une quelconque mesure de force la rendrait automatiquement illégitime.

Section 2. La Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (Commission Rettig) comme justice transitionnelle Il est essentiel d’entamer ce second chapitre par l’analyse in concreto des circonstances ayant conduit à l’établissement de la Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (§1. L’établissement). Il s’agira ensuite d’exposer les compétences et les limites qui lui furent attribuées (§2. Les compétences). Enfin, il conviendra d’analyser l’aboutissement de longs mois de travail d’investigation par l’analyse approfondie de son rapport. Rapport qui de facto changea à tout jamais la société chilienne (§3. Le rapport).

§1. L’établissement Les organisations des victimes, dont l’Association des familles disparues, proposèrent au gouvernement la constitution d’une Commission de vérité et de justice. De facto, la Commission nationale de vérité et réconciliation fut crée par le président Aylwin “par conscience morale de l’État” au travers d’un décret suprême n°335 au lendemain du retour à la démocratie53. L’essence même de celui-ci était de faire éclater la vérité et d’ainsi permettre la réconciliation aux travers du pardon. Pourtant, au vu de la situation politique de l’époque et des nombreuses pressions que le président Aylwin subissait il précisa dès le départ qu’il s’agirait de “faire justice dans la mesure du possible”54. En effet, “le pouvoir de Pinochet était toujours là. Le président Aylwin n’a pas eu le choix. C’était son péché, mais au moins il a été

                                                                                                               52 Voy.en ce sens : A. GARCIA CASTRO, « Le tiers témoin. Pouvoir, disparitions, représentations », Diogène, 2001/1, n°193, pp. 94-98. 53 Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990. 54 J. MAGASICH, « Après les dictatures, faire la justice et la paix civile. La Commission de vérité et de réconciliation au Chili », La Revue nouvelle, Novembre 2013, n°11, p. 63.

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honnête car dans la pratique ça allait se passer comme cela. Il ne pouvait pas aller au fond des choses”55. In concreto cette Commission fut présentée comme le moindre de deux maux pour les deux parties dès lors que pour la droite et les militaires elle était préférable à la mise en œuvre de procès et, pour les organisations des droits de l’homme et les victimes, elle valait mieux que l’absence de toute investigation malgré un sentiment commun “de travail inachevé”56. Appuyée par une équipe de soixante personnes57, cette Commission fut composée de personnalités reconnues pour leur prestige et leur autorité morale dans le pays. Les membres de la Commission ont exercé leur fonction ad honorem, à l’exception du Secrétaire et des membres du secrétariat qui furent rémunérés dès lors qu’ils étaient fonctionnaires sous contrat. La voie judiciaire ne permettrait pas d’apprécier globalement les faits survenus dans un bref délai. Il fut néanmoins précisé clairement que cette Commission ne pourrait aucunement assumer des fonctions juridictionnelles propres aux tribunaux ni interférer dans des cas pendants devant ceux-ci. Il fut dès lors interdit explicitement à la Commission de se prononcer sur la responsabilité de certaines personnes ce qui interdisait par là même, toute comparution face à elle. Le rapport précisa néanmoins que le pouvoir judiciaire s’avéra inefficace lorsqu’il fut question de réagir face aux violations qui étaient en train de se commettre dès lors que les tribunaux ne menèrent aucune investigation, ni même condamnèrent pénalement les auteurs responsables. On peut dès lors affirmer que la nouvelle démocratie vit le jour sous l’angle de l’impunité58. Ainsi, le 18 avril 1978 le gouvernement militaire promulgue un décret-loi59 qui “accorde l’amnistie aux auteurs, complices ou receleurs des infractions commises pendant la durée de l’État d’exception entre le 11 septembre 1973 et le 10 mars 1978. L’amnistie couvre également les personnes –civiles et militaires– qui ont été condamnées par les juridictions militaires depuis le 11 septembre 1973”60. De facto, la Commission fut crée afin d’aboutir à une résultat purement moral. Légitime et impartiale elle fut chargée après des mois d’enquêtes et d’investigations d’établir un rapport, dénommé rapport Rettig, qui permettrait de mettre en lumière les violations graves aux droits de l’homme pratiquées au Chili entre le 11 septembre 1973 et le 11 mars 1990. Par “violation grave”, il faut entendre les situations des détenus disparus, exécutés ou torturés à mort pour lesquels la responsabilité de l’État s’est vue engagée du fait de ses agents ou de personnes à son service. Mais aussi les séquestrations et les atteintes à la vie de tout individu pratiquées par des particuliers sous des prétextes politiques.

                                                                                                               55O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 33. 56 A. ROSS, op.cit., p. 21. 57 Essentiellement des avocats, mais également des sociologues, des travailleurs sociaux et des psychologues. 58 Voy. plus de détails au sujet de l’interprétation du décret d’amnistie de 1978 : Z. CARVAJAL DEL MAR, « Les manquements du pouvoir militaire chilien pendant le régime militaire d’Augusto Pinochet », 2013/3, nos111 et 112, p. 58. 59 Décret-loi du 10 mars 1978 relative à l’amnistie, n°2.191. 60 Z. CARVAJAL DEL MAR, op.cit., p. 58.

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Tel que précisé supra, l’établissement d’un dossier individuel et personnel à chaque victime a permis à certaines familles de découvrir la vérité sur ce qui était arrivé à leur être cher. Ce qui a laissé la chance à un certain nombre de familles de commencer un deuil individuel, familial, et national. En revanche, les autres demeurent malheureusement encore aujourd’hui envahies par la douleur de ne jamais savoir concrètement ce qui est arrivé, ni connaître l’endroit exact où le corps de leur être cher a été placé.

§2. Les compétences61 Diverses compétences furent attribuées à cette Commission au travers du décret suprême n°335. Ainsi, celle-ci fut mise en place dans le but de “contribuer à établir la vérité de manière globale sur les violations les plus graves des droits de l’homme commises durant les dernières années, que ce soit dans le pays ou à l’étranger, si ces dernières ont un lien avec l’État du Chili ou avec la vie politique nationale, afin de collaborer à la réconciliation de tous les Chiliens, et sans exclure les procédures judiciaires auxquelles de tels faits peuvent donner lieu. Pour cela on entendra par graves violations le cas des détenus disparus, exécutés et torturés à mort, dans lesquels la responsabilité morale de l’État apparaît engagée pour les actes de ses agents ou de personnes à son service, de même que les enlèvements et les atteintes à la vie commises par des particuliers sous des prétextes politiques”62. Pour cela la Commission :

- établira un schéma le plus complet possible réunissant tous les faits graves, les antécédents et les circonstances ;

- réunira les antécédents qui permettent d’individualiser les victimes et d’établir ce qui leur est arrivé et l’endroit où elles se trouvent ;

- recommandera les mesures de réparation notamment ;

- recommandera les mesures légales et administratives que lors d’un procès il faut

adopter pour empêcher ou prévenir la commission de ce genre d’acte. Ce même décret en son article 2 précise qu’ : “en aucun cas la Commission ne pourra assumer des fonctions propres aux tribunaux de justice, ni interférer avec des procédures pendantes devant eux. Par conséquent, elle ne pourra pas se prononcer sur la responsabilité qui, conformément aux lois, pourrait peser sur des personnes individuelles pour les faits dont elle aurait connaissance. Si, dans l’exercice de ses fonctions, la Commission a connaissance d’antécédents qui revêtent un caractère délictuel, elle les mettra, sans autre formalité, à la disposition du tribunal compétent”63.

                                                                                                               61 Voy. à ce propos : P.-B. ROJAS, V.-C. ESPINOZA, J.-O. URQUIETA, et alii, Pinochet face à la justice espagnole, Paris : L’Harmattan, 1998, p. 77 et s. 62 Art. 1er du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990. 63 Art. 2 du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990.

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La Commission devra recevoir dans le délais imparti les preuves et les faits apportés par les familles afin de réunir et évaluer l’ensemble de l’information qu’elle pourra recevoir d’initiative où à la suite de quelque demande que ce soit. Ainsi, un dossier contenant toutes les demandes individuelles pourra être élaboré et remis au président de la République qui le rendra publique et adoptera les décisions qui lui semblent pertinentes64. Cette Commission connaît toutefois certaines limites dès lors qu’elle ne fait qu’instruire les cas au sujet de disparitions et de morts sans tenir compte des dizaines de milliers de personnes emprisonnées et torturées ayant survécu. De plus, il fut exclu de son champ d’application de traiter de la recommandation de sanctions65 ; de l’identification des personnes responsables des crimes commis ; ainsi que des victimes de l’exil et des perquisitions illégales souvent brutales66. De facto, les auteurs des faits n’ont jamais été confrontés aux victimes67.

§3. Le rapport68 Caractérisée par son impartialité, l’objectif premier de cette Commission était de recouper l’ensemble des informations disponibles afin de découvrir la vérité. Pour cela, il fut nécessaire de procéder en plusieurs étapes. Tout d’abord, il était primordial afin d’ouvrir des dossiers au cas par cas de parcourir le pays du nord au sud afin de rencontrer les familles en deuil, ainsi que toute personne susceptible de fournir des informations. Ensuite, il fallut auditionner des centaines d’autres victimes encore en vie afin de récolter des témoignages concrets pouvant fournir d’importants détails. Enfin, il était également primordial de discuter avec : des autorités politiques, religieuses et diplomatiques, des organismes nationaux et internationaux, ainsi qu’avec les organisations humanitaires en place à cette époque. De nombreux documents furent rassemblés et analysés afin d’y trouver toute preuve susceptible d’établir des faits et d’apporter des réponses aux victimes placées jusqu’alors dans une attente et une incertitude difficile à vivre. Le 8 février 1991, après neuf mois de rude labeur69, le président de la Commission Raul Rettig remit publiquement au président de la République un rapport de 2000 pages en six volumes accepté par l’unanimité des membres de la Commission. Ce rapport fut rendu public afin que l’ensemble de la société chilienne puisse en prendre connaissance et ainsi favoriser la réconciliation des peuples et la mémoire collective nationale. Le rapport divise la période analysée en trois étapes fondamentales.

                                                                                                               64 Art. 4 du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990. 65 R.-J. WILSON, « Prosecuting Pinochet: International Crimes in Spanish Domestic Law », 21 Hum. Rts. Q., 1999, p. 953. 66 J. MAGASICH, op.cit., p. 64. 67 M. DAVIS, op.cit., p. 18. 68 Voy à ce propos le discours radiotélévisé du Président de la République sur le Rapport de la Commission nationale de vérité et de réconciliation, http://www.alterinfos.org/archives/DIAL-1579.pdf, consulté le 27 avril 2016. 69 Art. 5 du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990. Celui-ci précise que la Commission possédait un délai de six mois pour rendre son rapport, prolongeable de trois mois supplémentaires si nécessaire.

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En premier lieu, celle qui s’étend du 11 septembre au 31 décembre 1973 période durant laquelle se produisirent des affrontements, des arrestations massives dans tout le pays, des exécutions de nombreux prisonniers politiques, ainsi que les premières disparitions. Il convient toutefois de distinguer deux types de “desaparecidos”. Lorsque l’on parle de disparus de manière générique l’on parle de personnes qui furent tuées et dont les corps furent principalement jetés dans des fleuves, dans la mer ou enterrés clandestinement afin qu’ils ne puissent être découverts et que ces actes demeurent impunis. Or, quand on parle de “disparus détenus” de manière plus précise l’on vise des personnes arrêtées et torturées par des agents de l’autorité ou des personnes à son service. La dernière information qu’on ait de ces personnes remonte à leur arrestation ou provient de personnes les ayant aperçues dans des centres de détention secrets. Dans les deux cas les faits font l’objet de dénégations ou de fausses versions. Ainsi, l’autorité essaye de se dédouaner de toute faute en prétendant ne jamais les avoir détenues, les avoir relâchées, en donnant de fausses versions, etc. Alors que dans les faits ces personnes furent tuées et placées dans un lieu secret afin que ces crimes restent impunis et inconnus pour les familles. L’objectif de porter “disparues” ces personnes était clairement de cacher les corps et non d’éliminer une catégorie précise de personnes. Deuxièmement, il y a la période de la DINA (Dirección de inteligencia nacional) jusqu’en août 1977, au cours de laquelle fut menée une action systémique d’extermination. Les victimes furent sélectionnées par les unités d’intelligence et menées dans des lieux secrets afin de les interroger le plus souvent en utilisant la torture. Un grand nombre de personnes perdirent la vie dans des circonstances telles qu’on n’a pas réussi à ce jour à retrouver bon nombre des corps. Enfin, en août 1977, la DINA fut dissoute et remplacée par la CNI (Central nacional de informaciones). À la différence de la première période, celle-ci fut caractérisée par des disparitions menées par une volonté d’extermination dirigée systématiquement par des motivations politiques à l’encontre d’une catégorie déterminée de personnes. Les disparitions devinrent moins fréquentes certes, mais la torture et les morts commises par celle-ci continuèrent. En 1980, l’on compta un certain nombre d’exécutions perpétrées par des agents de l’État ou sous l’égide de celui-ci. À cette période des groupes d’extrême gauche se réorganisèrent. Sous des prétextes politiques ils tuèrent des membres de : l’autorité publique, des forces de l’ordre ainsi que des civils de manière collatérale. Trois ans plus tard, s’organisèrent des protestations nationales durant lesquelles des agents de l’État ainsi que des civils non identifiés tuèrent des opposants politiques70. Le bilan établi par le rapport sur l’ensemble de la période est extrêmement lourd. Ainsi, 2279 personnes furent établies “avec certitude”. Parmi celles-ci : 164 ont été considérées comme des victimes de violences politiques et 2115 comme des victimes de violations des droits de l’homme ayant perdu la vie. Ces 2115 victimes peuvent à leur tour être classées en sous-branches :

a) Tuées par des agents de l’État ou par des personnes de leur service : en vertu du conseil de guerre : 59 ; par excès de répression dans les manifestations : 93 ; au cours

                                                                                                               70 A. GARCIA CASTRO, op.cit., pp. 87-94.

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des prétendues tentatives d’évasion : 101 ; autres exécutions et morts sous la torture : 815. Ce qui donne un sous-total de 1068 personnes.

b) Détenues par des agents de l’État et disparues : 957 personnes.

c) Tuées dans des attentats commis par des particuliers sous des prétextes politiques : 90 personnes.

Le rapport précise également que la Commission a eu connaissance de 641 autres cas, qu’elle rapporte de façon individuelle, dont il n’a pas été possible de se forger une conviction certaine. Pour cela, la poursuite des enquêtes s’avère essentielle. Il convient de préciser que ces chiffres furent revus à la hausse en 1996 par le rapport de la Corporation de réparation et de réconciliation. Celui-ci précise l’existence de 899 autres victimes ayant perdu la vie suite à la violation de leurs droits essentiels. Parmi elles 776 morts et 123 disparus71. Ainsi, le total de victimes directes officiellement reconnues par l’État chilien s’éleva à 3197 personnes dont 1102 détenus disparus et 2095 personnes assassinées72. Ce nombre sera qualifié de “vérité officielle”73. La Commission instaura également une série de recommandations afin de fixer des mesures permettant non seulement de réparer les dommages matériels et moraux subis par les familles des victimes mais aussi d’établir des dispositions légales et administratives afin d’empêcher et de prévenir de nouvelles violations aux droits humains74.

§4. Les réactions La majorité des membres de la Cour suprême protestèrent au moyen d’une lettre qu’ils envoyèrent à la presse. Celle-ci précisait que : “la Commission a dépassé ses prérogatives ; elle formule un jugement contre les tribunaux de justice, passionné, téméraire et tendancieux, résultat d’une enquête irrégulière et motivée, probablement, par des préjugés politiques”75. Le président Aylwin envoie alors au Parlement un projet de loi qui crée une corporation de droit public et qui assimile les disparitions à “des morts présumées”. L’Association des familles disparues (ci-après « A.F.D.D. ») rejette le projet dès lors que la dénomination de “mort présumée” leur retire le droit à la pension à vie et à une assurance santé pour les proches. De plus, cette corporation ne possédait pas la compétence d’enquêter sur le sort des disparus.                                                                                                                71 Corporation nationale de réparation : rapport final, Santiago de Chile, imp. Salesianos, 1996, pp. 42 et 43. 72 E. CUYA, «Les Commissions de la vérité et de la réconciliation », in La mémoire et le pardon. Les Commissions de la vérité et de la réconciliation en Amérique latine, Paris : L’Harmattan, 2009, p. 61. 73 O. COMPAGNON et F. GAUDICHAUD, « Chili: un passé trop vite passé », Hermès, 2008, n°52, p. 84. 74 Gobierno de Patricio Aylwin (1990-1994), http://www.icarito.cl/2009/12/407-6200-9-gobierno-de-patricio-aylwin-199019947.shtml/, consulté le 23 avril 2016. 75 J. MAGASICH, op.cit., p. 65.

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À l’issue de négociations entamées entre le gouvernement et l’A.F.D.D. le Parlement vota le 8 février 199276 la création au travers d’une loi, de la Corporation nationale de réparation et de réconciliation77. Cette dernière accorda aux familles des disparus : « une pension, une procédure spéciale de déclaration de mort présumée, des avantages en matière d’accès à la santé, d’enseignement (bourses) et de logement ; l’annulation de certaines dettes et la dispense du service militaire obligatoire pour les fils de victimes »78. Prévue au départ pour un an, elle resta en place jusqu’en 1996 lorsque le Sénat refusa de prolonger son mandat après avoir constaté l’existence de 899 nouvelles victimes79. De facto, la Corporation nationale de réparation et de réconciliation fut remplacée par un Programme de droits humains dépendant du ministère de l’Intérieur chilien. Afin de pouvoir “terminer la transition” l’objectif principal du gouvernement reste depuis lors celui de trouver les restes des disparus non encore localisés80.

Section 3. La justice comme condition ? La Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation a permis au Chili de reconnaître officiellement son passé et ce, notamment au travers des excuses officielles du président Aylwin. Pourtant, certaines dérives ont indéniablement eu lieu ce qui fait que le sort d’un bon nombre de disparus demeure encore aujourd’hui un mystère (§1.La reconnaissance du passé malgré les dérives). Ce, sans tenir compter de l’arrestation du général Pinochet le 16 octobre 1998 à Londres qui semble avoir eu plus d’impact sur la poursuite en justice des membres des forces armées chiliennes que sur la “vérité” présentée par le rapport Rettig (§2. L’arrestation de Pinochet).

§1. La reconnaissance du passé malgré les dérives81 Dès le retour à la démocratie s’ouvre l’espoir d’arriver à ce que la société chilienne vive en harmonie. Ce processus passe indéniablement par la reconnaissance publique du passé des exactions commises lors de la dictature. Elle s’est exprimée dans sa forme la plus pure et positive au travers de la demande de pardon officielle adressée aux victimes par le président Aylwin à la télévision82, ainsi que par la reconnaissance de la culpabilité de l’État après la publication du rapport Rettig en mars 1991. De son côté, l’armée ne commencera à accepter

                                                                                                               76 Loi du 8 février 1992 relative à la réparation des victimes, n°19.122. 77 E. CUYA, op.cit., p. 29. 78 J. MAGASICH, op.cit., p. 65. 79 Voy. supra CHAPITRE II, §3. pp. 15-17. 80 J. MAGASICH, op.cit., p. 66. 81 Voy. dans le cadre de ce §1er : A. ROSS, op.cit., pp. 22 et A. CHAMORRO, J.-P. DONOSO et G. RAHIER, La confrontation de la mémoire publique et de la mémoire sociale dans le Chili post dictatorial, http://www.territoires-memoire.be/am58/90-la-confrontation-de-la-memoire-publique-et-de-la-memoire-sociale-dans-le-chili-post-dictatorial-i, consulté le 8 mai 2016. 82 Discours radiotélévisé du Président de la République sur le Rapport de la Commission nationale de vérité et de Réconciliation, op.cit. De plus, voy. O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 32 : “tout le monde trouvait très injuste que quelqu’un comme lui doive demander pardon au nom du pays. Cela nous révoltait encore plus d’autant que les militaires ne le faisaient pas ; qu’ils ne réagissaient pas par rapport à cela. C’est un pardon qui aurait du être fait par les forces armées, qui dans les faits ne l’ont jamais fait”.

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la réalité des atrocités commises qu’en 2001, date à laquelle elle fournira des rapports néanmoins incomplets sur la localisation de disparus. Or de facto, de nombreuses familles sont sujettes à un sentiment d’impunité en ce qui concerne les responsables directs des crimes dès lors que “les administrations civiles subséquentes purent reléguer aux ‘oubliettes’ les violations des droits de l’homme, les militaires échapper à la punition et/ou aux poursuites et maintenir largement leur pouvoir (certes en l’exerçant différemment), et le sort de nombreux disparus demeure toujours un mystère”83. Ce qui rend incontestable la survenance de certaines dérives dans le processus. Au-delà de la Commission nationale de vérité et de réconciliation, de son rapport et des excuses officielles du président Aylwin, d’autres mesures furent prises afin de continuer le processus de “paix sociale” au travers de la reconnaissance du passé. Ainsi, la Commission nationale sur l’emprisonnement politique et la torture vit le jour en 2004. Cette dernière rendit un rapport public le 29 novembre 2004, à la demande du président Ricardo Lagos, dénommé rapport Valech du nom de l’évêque qui la présidé. Celui-ci détaille les violations aux droits de l’homme commisses sous le régime de Pinochet (1973-1990). “Un document de 1200 pages qui recueille sur un an plus de 35.000 témoignages de tortures et de détentions politiques venus de tout le Chili et de 40 pays. Des témoignages qualifiés de “bouleversants” et “difficiles à lire” par Lagos du fait de leur cruauté, mais aussi de leur caractère massif, la torture ayant aussi bien concerné les hommes, que les femmes et les adolescents”84. Certes, son établissement instaura un mécanisme de réparation, d’indemnisation et de compensation symbolique aux familles des victimes mais par-dessus tout, elle permit de procéder à une étude historique officielle reconnue par l’État en ce qui concerne les violations des droits de l’homme commises lors de la dictature. De plus, furent ouverts au grand public des lieux de mémoires (Villa Grimaldi, Musée de la Mémoire et des Droits humains85, espace de mémoire à l’Estadio Nacional, centres de détention) afin que tous puissent se rappeler les atrocités commises et ainsi façonner le devenir social de leurs pays86.

§2. L’arrestation de Pinochet87 Un décret d’amnistie fut promulgué en 1978 afin de permettre au général Pinochet et à ses acolytes d’échapper à toute poursuite pour les exactions commises en période de dictature88. Ainsi, cet acte prohibe toute “investigation judiciaire” ou “sanction pénale” dans la quasi-

                                                                                                               83 A. ROSS, op.cit., p. 22. 84 Pour plus de details voy. en ce sens: C. MARTIN, Rapport accablant sur la torture au Chili, 30 novembre 2004, http://www.liberation.fr/planete/2004/11/30/rapport-accablant-sur-la-torture-au-chili_501163, consulté le 9 juin 2016. 85 Museo de la Memoria y de los Derechos humanos, Santiago de Chile, http://ww3.museodelamemoria.cl. 86 A. CHAMORRO, J.-P. DONOSO et G. RAHIER, op.cit. 87 Voy. pour plus de details : S. VINCENT, Le rôle des États européens dans la mise en place des poursuites à l’encontre d’Augusto Pinochet : quels effets les poursuites ont-elles eus sur la transition démocratique chilienne et sur le besoin du Chili de faire face à son passé ?, Travail de fin d’étude en Sciences politiques – Orientation générale, Louvain-la-Neuve : Université Catholique de Louvain, 2013, pp. 15-38. 88 P.-B. ROJAS, V.-C. ESPINOZA, J.-O. URQUIETA, et alii, op.cit., p. 20.

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totalité des cas de crimes politiques89. Par crimes politiques sont visés les cas de tortures, les assassinats et les disparitions forcées90. Se fondant sur le State Immunity Act les avocats de Pinochet avancèrent son immunité comme premier argument. En 1996 et 1998, la Commission inter-américaine des droits de l’homme et le Comité des droits de l’homme des Nations Unies déclarèrent ce décret d’amnistie non conforme aux obligations internationales imposées au Chili91. De facto, ce principe loin d’être absolu est contourné par un ensemble de mécanismes juridiques92. Notamment, au travers de la Convention de Vienne laquelle précise que tout État peut sur décision discrétionnaire lever l’immunité dont bénéficie son actuel ou ancien chef d’État93. Ou encore au travers du Statut de Rome qui précise qu’un chef d’État ou un ancien chef d’État peut faire l’objet de poursuites pénales devant certaines juridictions pénales internationales et ce, même s’il bénéficie d’une immunité devant les juridictions pénales d’un autre État94. Il convient toutefois de préciser que la jurisprudence reste divisée sur cette question. In fine, l’arrestation du général Augusto Pinochet le 16 octobre 1998 à Londres, sur mandat d’arrêt Interpol d’un juge espagnol (Baltasar Garzón) semble avoir eu plus d’impact que la “vérité” apportée par le rapport Rettig95. La Haute Cour britannique confirma la légalité de la demande d’extradition de l’Espagne. Pourtant Pinochet fut finalement relâché au motif d’un mauvais état de santé et déclaré inapte à être présenté devant un tribunal. Cette décision suscitera l’indignation d’une grande partie de la communauté internationale. À son retour au Chili en 2000, il dut “répondre” devant le juge chilien Jaime Guzmán de plusieurs douzaines d’accusations de violation des droits de l’homme96. Pour la première fois au Chili il était question d’assouvir le besoin de justice et non de pardon97. Pinochet décéda le dimanche 10 octobre 2006 à l’âge de 91 ans à l’hôpital militaire de Santiago ; une semaine après avoir été victime d’un infarctus du myocarde et d’un œdème pulmonaire. Paradoxalement l’annonce de sa mort provoqua autant de joie que de peine dès lors que la population demeure divisée quant à la dictature chilienne. Ce qui est certain c’est qu’au final il ne répondra jamais des crimes commis lors de son règne de terreur98.

                                                                                                               89 S. LEFRANC, « La démocratie raisonnable et les corps des “disparus” chiliens », L’ordinaire latino-américain, 2003, n°193, p. 117. 90 Voy. notamment la définition : S.-R. RATNER et J.-S. ABRAMS, Accountability for human rights atrocities in international law : beyond the Nuremberg legacy, 3e ed., Oxford : Clarendon, 2009, p. 128. 91 C. KATZ, A. DONATE et J.-C. CAPURRO, « L’éventuel retour de Pinochet au Chili : en toute impunité », Paris : Hors-série de la Lettre bimensuelle de la FIDH, juillet 1999, n°280, p. 22. 92 Il convient en effet de préciser que la jurisprudence reste divisée sur le principe d’immunité. 93 Art. 32 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961 du 18 avril 1931, entrée en vigueur le 24 avril 1964. 94 Art. 27 du Statut de Rome sur la Cour pénale internationale du 17 juillet 1998, entrée en vigueur le 1er juillet 2002. 95 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 33 : “ J’étais content, j’ai fait la fête ce jour là, bien sûr. Et tout le monde. Mais si son arrestation n’a pas abouti dans les faits ce n’est pas à cause des Anglais ou des Espagnols ou des Européens qui exerçaient une pression derrière pour que justice soit faite par rapport à lui. Cela n’a pas abouti à cause du président sortant qui est venu après Aylwin. Je sais que Aylwin n’aurait jamais autorisé Pinochet à rentrer (…) Voir qu’on s’est fait avoir c’était desolador (affligeant). La justice internationale a changé à partir de ce moment là pour ne jamais avoir un ancien dictateur ou une personne ayant commis des crimes contre l’humanité libre d’aller partout dans le monde. Mais on en a payé le prix”. 96 A. ROSS, op.cit., pp. 22 et 23. 97 M. DAVIS, op.cit., p. 19. 98 Voy. pour plus de précisions : A. SHIELDS, Pinochet meurt avant d’avoir été jugé, http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/124606/pinochet-meurt-avant-d-avoir-ete-juge, consulté le 9 mai 2016.

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CHAPITRE 3. Y-A-T-IL EU UNE RÉCONCILIATION ?

“El futuro no basta con preverlo, hay que hacerlo posible”99. Cette dernière partie permettra de démontrer que l’expérience traumatique du passé est encore ancrée dans les familles du présent (Section 1. Première phase : Ni pardon, Ni oubli). Aujourd’hui il est encore possible de soutenir qu’il s’opère une distanciation sur des questions qu’on pensait dépassées et closes. Ainsi, le trauma des violences politiques chez les parents s’intègre dans une dynamique relationnelle familiale qui entrave le processus d’individualisation et de formation de l’identité des enfants. Il serait dès lors primordial d’aller de l’avant en réussissant non sans efforts d’atteindre une réconciliation transgénérationelle (Section 2. Deuxième Phase : Vers une réconciliation transgénérationnelle ?)

Section 1. Première phase : “Ni pardon, Ni oubli”100 Peut-on affirmer à ce jour que la Commission nationale de vérité et de réconciliation instituée dans un but de vérité, de réconciliation et de justice, ait atteint son but ? Aujourd’hui l’on peut soutenir que les effets encourageants et positifs atteints à l’époque se sont largement estompés, laissant ainsi place à une blessure profonde et douloureuse non encore cicatrisée pour un grand nombre de personnes. In concreto, les associations focalisées sur la poursuite des responsables des violations aux droits de l’homme ont commencé à prendre part aux procédures engagées contre les coupables en demandant de lever l’amnistie qui leur avait été concédée. Dans bon nombre de cas elles obtinrent gain de cause. De plus, de nombreuses personnes exilées de retour au pays, réclamèrent une réparation permettant de couvrir les épisodes de tortures endurés ainsi que pour les années au cours desquelles elles ont été obligées de vivre loin de leur patrie. Afin de satisfaire le nombre de demandes il fut nécessaire de créer une corporation101 et de nouvelles commissions chargées de réunir de nouvelles données et de compléter le rapport Rettig. Malheureusement, ces mesures engendrèrent de longs débats au sein du Congrès national et de l’opinion publique qui se soldèrent par le prononcé de jugements favorables aux militaires et aux policiers condamnés. Ainsi, l’argument utilisé pour justifier cette décision fut celui de dire que la destruction de la Démocratie en septembre 1973 avait été la conséquence du caractère révolutionnaire d’un processus qui s’était déroulé durant la période de l’U.P. Cette situation raviva les peines et montra que la société chilienne perdure divisée et marquée malgré les apports entrepris lors du rapport Rettig. La devise dominante devient alors celle de ne pas pardonner ni oublier : “Ni pardon, Ni oubli”. Ainsi, l’objectif de rendre la “justice dans la mesure du possible”102, prônée en mars 1991, fut largement dépassé par la survenance des évènements. Sans compter qu’aujourd’hui une interprétation différente de l’Histoire est faite et enseignée dans les écoles ce qui ne fait

                                                                                                               99 Antoine de Saint-Exupéry : “Il ne s’agit pas de prévoir le futur, mais de le rendre posible”. 100 Voy. à ce propos dans le cadre de la Section 1 : J.-L. CEA EGAÑA, op.cit., pp. 65 et 66. 101 Voy. à ce propos supra, pp. 17 et 18. 102 Voy. en ce sens, supra, pp. 12 et 13.

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que raviver les rancoeurs. Notamment, par la décision du ministère de l’Éduction de remplacer le mot “dictature militaire” par celui de “régime militaire” dans les manuels scolaires ce qui, dans les faits transforme la réalité103.

Section 2. Deuxième Phase : Vers une réconciliation transgénérationnelle ? L’expérience de violence politique vécue est difficilement discutée ouvertement au sein de la famille, il en résulte que ces enfants n’ont qu’une idée vague et abstraite de l’expérience traumatique qu’ont vécue leurs parents. Ainsi, la conscience citoyenne est indéniablement restée tournée vers le passé malgré que la justice ait été “rendue” (§1. L’expérience traumatique du passé encore ancrée dans les familles du présent). De facto, il est extrêmement important de pouvoir aller de l’avant de manière collective. La question demeure alors savoir si cela reste possible dans les faits (§2. L’importance d’aller de l’avant). “Certaines familles taisent les choses (…) ici à Bruxelles, une en particulier, où le père est artiste et il ressort constamment des choses en ce qui concerne la dictature chilienne. Quelque part je me dis oui ça vend mais tu as du talent donc arrête d’être habité et d’habiter dans une maison inspirée par les années 80. D’autres personnes par contre, exilées ont ouvert les yeux et se sont dit qu’elles auraient toujours dû habiter ici. Elles ont fait des études, se sont bien adaptées et ont appris à voir les choses d’une autre façon, à vivre leur vie. Sans bien évidemment, enlever la souffrance qu’elles ont vécue”104.

§1. L’expérience traumatique du passé encore ancrée dans les familles du présent105

“Un jour j’aimerais pouvoir pleurer, mais pleurer vraiment”106 Ignacio Martín-Baró crée le concept de “trauma psychosocial” dans lequel il englobe les concepts de trauma psychique et de stress post-traumatique. Selon lui, l’origine et les conséquences des expériences de violence politique s’inscrivent dans les rapports sociaux d’un individu à l’égard des autres. Diverses études menées dans le monde démontrent également que les situations traumatiques touchent non seulement les victimes directes mais aussi plusieurs générations de descendants, d’où le concept de “transmission transgénérationelle du trauma”. De facto au Chili, la construction narrative des petits-enfants des victimes emprisonnées pour des raisons politiques ou/et ayant subis des tortures lors de la dictature militaire, fait état d’un processus narratif construit en paliers. Ainsi, cette troisième génération construit son histoire au travers d’une logique de “transmission” et d’appropriation du trauma ; laquelle est nourrie d’histoires et de mémoires familiales recomposées. Ainsi, ces enfants se meuvent d’une                                                                                                                103 Voy. pour plus de details sur cette question: C. MOYANO, « Chili. Éffacer la dictature des livres d’histoire, c’est grave », Courrier international, 9 janvier 2012. 104 O. SEREY MENDOZA, op.cit., pp. 35 et 36. 105 Il convient de lire afin d’approfondir cette matière les résultats de la recherche suivante sur lesquels se base ce §1 : X. FAÚDEZ, M. CORNEJO et J.-L. BRACKELAIRE, « Narration, silence. Transmission trangénérationnelle du trauma psychosocial chez des petits-enfants de victimes de la dictature militaire chilienne », Cahiers de psychologie clinique, 2014/2, n°43, pp. 173-204. 106 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 34.

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position distante à une position de proximité quant à l’histoire qu’ils racontent. Pour cela ils passent du rôle de simple témoin à celui de narrateur dès lors qu’ils utilisent la première personne du singulier afin de s’impliquer davantage dans l’histoire qu’ils racontent. Pour cela ils interprètent leurs émotions et leurs pensées tout en mettant les faits qu’ils connaissent en relation. Souvent, ces enfants ont une idée “vague et abstraite” des évènements survenus dès lors que la plupart des familles construisent une dynamique relationnelle autour du secret. Les enfants se doivent de respecter le silence, en évitant de parler du sujet et de poser la moindre question. Pourtant, leurs choix professionnels et leurs projets de vie sont marqués par ce qu’ils appellent “l’histoire de leur vie”. Le trauma généré par les violences politiques s’intègre dans une dynamique relationnelle familiale qui entrave le processus d’individualisation et de formation de ces petits-enfants. Encore aujourd’hui plus de quarante ans après le coup d’État, le poids du passé a un impact direct important sur leurs attentes et les choix qu’ils opèrent dans leur vie. “Les petits-enfants deviennent des membres loyaux de leur famille, ils apprennent à écouter un récit fragmenté, énigmatique, rempli de silences et d’interruptions, mais qui de par sa charge émotionnelle, les pousse à s’identifier à l’histoire narrée sans poser de questions à son sujet, comme une manière de protéger leurs parents et leurs grands-parents”107. Ce contexte de transmission transgénérationelle du trauma psychosocial n’aura une chance de s’éteindre qu’en créant de nouveaux espaces de reconnaissance des victimes et de réparation.

§2. L’importance d’aller de l’avant108 L’élection de Michelle Bachelet en 2006 symbolise la fin de la transition et confirme le statut d’un Chili démocratique. Michelle Bachelet fut incarcérée et torturée avec sa mère dans un centre de Santiago. Quant à son père il fut torturé et assassiné109. En 1975, lors de sa libération par le régime elle décida de se réfugier en Australie, puis en Allemagne où elle poursuivra ses études de médecine. De retour au Chili en 1979, elle mène une vie atypique au côté de ses trois enfants qu’elle élève seule. Lorsqu’elle devint présidente du pays, suite à une longue trajectoire de militantisme et de défense des victimes, elle refusa à la mort de Pinochet que celui-ci                                                                                                                107 Ibidem, p. 187. 108 Voy. dans le cadre de ce §2 : N. POGNON, « Le Chili, une transition vers la démocratie aboutie ? », ILCEA, n°13, 2010, pp. 7-9. 109 O. SEREY MENDOZA, op.cit., pp. 34 et 35 : “À l’arrestation de Pinochet (…) Certes j’ai fait la fête mais une demi-heure après ma sœur est arrivée avec mon beau-frère. Et ce dernier il est militaire pro Pinochet. Mais à l’époque du coup d’État il était très jeune (un gamin) il n’y a donc pas participé. En revanche, son père était militaire aussi et il n’était pas propre. Il avait été impliqué dans un camp militaire emblématique au Chili, il a été déclaré d’ailleurs coupable il y a deux mois. Et c’est quelqu’un que je ne veux pas voir. Je suis venu en Belgique il y a 15 ans, j’y ai rencontré ma femme, et la première fois que je suis retourné chez moi j’étais d’accord qu’on organise des réunions familiales mais je refuse de le rencontrer, je refuse de rencontrer ce monsieur là. Je ne serais pas capable de lui serrer la main maintenant qu’on a appris tout ce qu’il a fait, comment il a tué le père de la présidente Bachelet. Lui c’est l’un des trois qui l’a torturé cruellement. Alors que je le connais même si je ne l’ai plus revu depuis que Pinochet a été en prison. Je ne suis pas capable de le revoir rien que d’imaginer ce que pourraient ressentir les parents des victimes”.

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bénéficie de funérailles nationales. En revanche elle réaffirma la nécessité de “ne pas oublier”, afin que la société chilienne puisse recouvrer une mémoire collective dans le but de se réconcilier. Dès lors, les seuls honneurs accordés à l’ex-président furent un hommage de l’armée et une retransmission en direct à la télévision. Sa réélection avec 62% des voix en 2014 symbolise que la société chilienne approuve les avancées instaurées et à venir par son mandat mais aussi que la jeunesse chilienne aimerait continuer à s’investir à ses côtés dans la construction sociale du pays. Pour pouvoir aller de l’avant il est inévitable que les autorités politiques travaillent ensemble afin de mettre en œuvre des réformes de fond110 en ce qui concerne : la question sociale et ses multiples mouvements sociaux ; le scrutin binominal qui au Congrès empêche que soient représentées de manière proportionnelle les différentes forces politiques ; le poids considérable du pouvoir exécutif dans ses relations avec le Parlement ; le maintien de quorums législatifs excessifs qui empêchent de mener des réformes constitutionnelles alors que celles-ci sont héritées de l’époque dictatoriale de Pinochet111 ; ou encore d’accentuer la promotion des droits de l’homme entamée grâce à certaines condamnations rendues par la Cour suprême112. De ce fait, les plus sceptiques prôneront qu’une transition définitive n’aura lieu que lorsque ces divers changements auront été mis en place. Certes, les défis sont encore nombreux pour les dirigeants chiliens. Toute société présente des désaccords, ce qui fait que le processus sociétal de réconciliation est encore aujourd’hui en gestation. Il est néanmoins indéniable que la population actuelle, au travers notamment des jeunes, montre une volonté ferme d’aller de l’avant et d’ainsi bâtir un futur commun. À ce jour, la société chilienne se sent actrice de sa propre histoire.

CONCLUSION Lors de la dictature du régime de Pinochet de nombreuses personnes ont subi des traitements inhumains et dégradants. Alors que beaucoup en sont morts le plus terrible pour les familles fut de ne pas savoir concrètement ce qui était arrivé à leurs être chers, de ne pas savoir où leur corps se trouvait. Ainsi, une longue procédure a été entamée au moyen de la justice transitionnelle afin d’aboutir à une réconciliation nationale au travers du droit à connaître la vérité. Certes, la Commission nationale de vérité et de réconciliation ainsi que d’autres instances qui lui ont succédé ont permis d’apporter des réponses à bon nombre de familles. Pourtant, pour celles qui demeurent encore aujourd’hui dans le brouillard, perdure un sentiment de tristesse insoutenable qui, même lorsqu’il est enfoui se transmet de génération en génération. Il n’y a rien de pire que de torturer une personne ; de faire comme si elle n’avait jamais existé. Pour pouvoir “pardonner” il faut savoir à qui on pardonne, “il faut savoir ce

                                                                                                               110 Michelle Bachelet dans son programme “un Chili pour tous” fait référence à la nécessité de faire une réforme structurelle en matière fiscale et d’éducation ainsi que d’apporter divers changements au texte constitutionnel. 111 A. DELFAU, S. KAUFMANN SALINAS et F. EUVÉ, « Le Chili, un pays en transformation », Études, 2014/4, p. 22. 112 Ainsi, la Cour Suprême lève l’amnistie en s’appuyant sur une disposition de la Cour inter-américaine qui lui permet de condamner des carabiniers pour homicide de deux militants du MIR (mouvement de la gauche révolutionnaire) mais aussi l’ancien chef des services secrets, Hugo Salas, condamné à perpétuité pour le meurtre de douze militants communistes à Santiago en 1987. De plus, elle décide de ratifier le traité instituant la Cour pénale internationale et d’instaurer le 30 août, en tant que date commémorative à la mémoire des disparus sous la dictature. Voy. en ce sens : N. POGNON, op.cit., p. 8.

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qu’on pardonne, quelles étaient les motivations, le pourquoi avoir nié tout cela”113. Les Chiliens ont dû parcourir un long chemin dans leur histoire nationale et personnelle pour à tout le moins, assimiler que des horreurs avaient effectivement été commises dans leur pays par ses gouvernants et qu’il est important qu’un jour ils arrivent à aller de l’avant individuellement, mais également en tant que nation. Cette justice transitionnelle est promotrice d’un autre type de justice, une justice dite “restauratrice” opposée à un processus judiciaire formaliste et étatique dont l’objet officiel est de : “cicatriser des meurtrissures du tissu social par l’apaisement des tensions au sein du corps social, la réconciliation et le pardon dans les États en transition”114. Pourtant, plus de quarante ans après le coup d’État, le vice-président de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme affirmait, il y a de cela à peine deux mois que “l’État argentin a une dette envers les victimes de la répression massive opérée par la dictature — une dette qui, en dépit des progrès réalisés au cours des dernières années, n’est pas encore soldée. S’il est vrai que les poursuites judiciaires pour crimes contre l’humanité ont surmonté certains obstacles et atteint des résultats importants, il reste encore beaucoup à faire”.115 Peut-on dès lors affirmer qu’une réconciliation a été atteinte au travers de la justice transitionnelle au Chili ? Pas vraiment. L’expression de “justice transitionnelle” marque une volonté de réconcilier justice et paix. Pourtant dans les faits, ni l’une ni l’autre n’ont mené à une réconciliation effective au Chili. Dans le courant des “jours qui suivent les excuses publiques du président, il s’engage à faire justice “dans la mesure du possible”. C’est cela qui a le plus révolté les familles qui ont vécu les choses de manière plus directe”116. Il est ainsi difficile de comprendre pour des personnes en pleine souffrance que l’on ne veuille pas lever le voile sur toute la vérité afin de rendre justice. D’autant plus quand la raison se résume à des questions politiques et des jeux de pouvoirs. Certes, la Commission nationale de vérité et de réconciliation a été perçue comme une première tentative d’en connaître plus, mais non comme une solution finale au problème. Les excuses nationales du président Aylwin furent appréciées mais insuffisantes pour les familles qui auraient voulu que les militaires assument leur part de responsabilité. Ou à tout le moins, qu’ils acceptent de collaborer à retrouver les corps et ce tandis qu’on leur proposait de garder l’anonymat. Il est difficile de faire le deuil d’une personne que l’on a aimée aussi longtemps que l’on se trouve dans une ignorance totale de ce qu’elle est devenue. D’autant plus que l’on n’a nulle part où pouvoir pleurer sa mort, où apporter des fleurs. Le fait de ne pas savoir est bien plus douloureux que de savoir. Certes, le peuple chilien a tiré des enseignements de son histoire pour que ce genre d’événements ne se reproduisent plus. La Commission nationale de vérité et de réconciliation aura donc bien contribué à la pacification, cependant sans pour autant que l’entièreté de la population chilienne ne puisse se retrouver en paix et réconciliée après les terribles violations des droits humains perpétrées tout au long de ces années de dictature militaire117.

                                                                                                               113 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 34. 114 N. BENGHELLAB, Des mythes aux réalités de la justice transitionnelle, 12 février 2016, https://champpenal.revues.org/9235, consulté le 9 juin 2016. 115 J.-C. CAPURRO, 40 ans après le coup d’État : entretien avec Juan Carlos Capurro, vice-président de la FIDH, 24 mars 2016, https://www.fidh.org/fr/regions/ameriques/argentine/40-ans-apres-le-coup-d-etat-entretien-avec-juan-carlos-capurro-vice, consulté le 9 juin 2016. 116 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 33. 117 A. DELFAU, S. KAUFMANN SALINAS, F. EUVÉ, op.cit., p. 25 et S. LEFRANC, « La professionnalisation d’un militantisme réformateur du droit : l’invention de la justice transitionnelle », Droit et société, 2009/3, n°73, pp. 564-568 et 587.

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8. ENTRETIENS

- SEREY MENDOZA O. (Maître de Langues à l’Institut des Langues Vivantes (ILV), entretien, réalisé par l’auteur, Louvain-la-Neuve, 30 mai 2016.

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10. AUTRES - Museo de la Memoria y de los Derechos humanos, Santiago de Chile,

http://ww3.museodelamemoria.cl.

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ANNEXE Entretien: SEREY MENDOZA O. (Maître de Langues à l’Institut des Langues Vivantes (ILV), entretien, réalisé par l’auteur, Louvain-la-Neuve, 30 mai 2016. Première question : Comment avez-vous vécu le régime militaire de Pinochet ?

a) En ce qui concerne les droits humains ? b) En ce qui concerne les réformes politiques et institutionnelles ?

Il y a plusieurs questions à traiter. J’avais un an et demi lorsque Pinochet a pris le pouvoir et j’ai grandi avec cette idée inculquée par mon entourage que Pinochet était méchant, que Pinochet était mauvais. À l’époque nous habitions dans un quartier de classe moyenne. Celle-ci a commencé à s’appauvrir avec les réformes ou les mesures économiques qu’il a prises. Nous y reviendrons. Par rapport aux violations des droits de l’homme ma famille n’a pas beaucoup souffert. Si ce n’est mon oncle, petit frère de ma mère, qui a dû quitter le Chili lors de la deuxième moitié des années 70 parce qu’il avait été licencié à cause du fait qu’il avait manifesté contre le régime en place. Par après nous avons appris qu’il avait été sorti du Chili par Amnesty International. C’est une longue et belle histoire. Et ma mère qui travaillait à l’ Universidad de Chile a vu comment on a démantelé cette Université à tous niveaux, académique, scientifique, etc. Disons qu’on a détruit un bijou d’Université qu’on avait. Elle a souffert de harcèlement au travail car elle était du côté des étudiants. Elle s’occupait des affaires étudiantes de sa faculté. Elle défendait donc beaucoup la cause des étudiants qui se voyaient harcelés jour après jour. Ma mère raconte, j’ai le souvenir de cela, qu’elle donnait un cours et des forces policières mais également des civils venaient sortir des étudiants afin de leur faire las fichas où l’on notait notamment les antécédents des personnes afin que celles-ci soient fichées et qu’on sache si elles avaient des antécédents, quels étaient leurs noms, etc. Ma mère se battait contre cela car elle disait que c’était intolérable et injuste de faire cela. Ma mère m’a également raconté qu’un jour des étudiants fuyaient et ils sont venus frapper à sa porte. En une question de secondes elle leur a donné une feuille à chacun afin de faire croire qu’ils passaient un test. Ainsi, quand les forces du régime sont arrivées elle a joué la comédie en expliquant que les étudiants se sont dépêchés et on couru car ils étaient en retard pour le test. En ce qui concerne le point de vue économique. À chaque fois qu’on a eu des crises mon père a été au chômage de suite. En 81 et en 83 mon père a été 7 mois sans travail et l’autre fois 11 mois/ 1 ans. Dans le quartier qui entourait le mien le chômage était extrêmement haut. Il n’y a jamais eu de chiffre officiel en ce qui concerne le chômage, car le régime prônait les 30%, alors qu’on sait dans les faits que dans les bidonvilles et les quartiers moins favorisés le chômage était de 80% (là où il y avait des gens moins qualifiés).

Sous-question: Donc au final pouvez-vous considérer que de ce régime

rien n’en est ressorti de positif ? Il n’y a pas de noir ou de blanc. Dans ma famille on n’était ni pour Pinochet ni pour Allende. Ma mère le jour du coup d’État militaire de Pinochet, qui était un jour qu’une grande partie de

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la population attendait, a mis le drapeau à la fenêtre car on voyait qu’on se dirigeait vers une dictature de gauche car il y avait un chaos assez prononcé. Mais personne ne s’attendait à ce que les militaires restent quasi 17 ans au pouvoir. Ils avaient dit que c’était le temps de tout rétablir. Les gens pensaient réellement que cela durerait 6 ou 7 mois, à la limite 1 an, mais personne ne voyait venir ce qui allait se passer notamment en ce qui concerne les violations des droits de l’homme et qu’il s’éterniserait dans le pouvoir. L’euphorie, le calme le rassurement de ne plus avoir Allende au pouvoir fut de courte durée face à la terrible dictature qui fut mise en place. Deuxième question : Avez-vous, vos amis ou famille, été personnellement touchés par les diverses atteintes aux droits de l’homme qui se sont déroulées lors de la dictature ? Amis oui. J’avais 13 ans ce qui équivaut à la deuxième secondaire ici. À la sortie de l’école il y avait des manifestations. Mon lycée était en plein centre ville. Deux copains à moi de 13 ans se sont fait prendre et ils ont passé la nuit en prison. Ce qui nous a fort marqués et révoltés dès lors que nous étions des adolescents. Et puis aller passer la nuit dans une prison lorsqu’on sait ce qui s’y était passé c’était horrible. Finalement, ils ont eu de la chance car le lendemain ils ont été libérés. Ils n’ont pas beaucoup parlé de cela pour des raisons de sécurité. Mais c’est resté un épisode fort marquant dans leur vie. J’ai également connu des gens qui ont été pris lors des révoltes notamment. Et puis l’histoire de mon oncle que l’on n'a connue que plus tard. Mais sinon c’est tout. Troisième question : Pensez vous que le président P. Aylwin a réussi en quelque sorte à mener une réconciliation du peuple chilien au travers :

a) de l’instauration de la Commission de Vérité et de Réconciliation du peuple chilien ?

b) des excuses publiques qu’il a faite en direct à la télévision ?

c) et du rapport Rettig en tant que tel ?

Au final est-ce que ces trois éléments ont permis selon vous de réconcilier le peuple chilien ? Est-ce que cela a été efficace sauf en ce qui concerne de trouver certains éléments de vérité ? Disons qu’on a connu pas mal de choses. On a copié la Commission Rettig lancée par Aylwin pour pouvoir créer une Commission par la suite exclusivement sur la torture. Je trouve cela super qu’Aylwin ait fait ça mais je trouve que c’est injuste envers lui d’avoir dû faire face à un pays pour présenter ses excuses. J’avais 18-19 ans quand il a présenté le rapport et je le voyais en direct quand il a présenté ses excuses au pays ; quand il a demandé pardon. Tout le monde trouvait très injuste que quelqu’un comme lui doive demander pardon au nom du pays. Cela nous révoltait encore plus que les militaires ne le faisaient pas ; qu’ils ne réagissaient pas

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par rapport à cela. C’est un pardon qui aurait du être fait par les forces armées, qui dans les faits, ne l’ont jamais fait. Pourtant on a proposé diverses manières pour pouvoir les faire collaborer. Tous les prêtres se sont mis d’accord, l’église catholique a dit que les coupables (notamment les militaires) pouvaient venir et qu’un secret de confession leur serait accordé. L’idée étant qu’on puisse au travers de cela retrouver les corps et savoir ce qui est arrivé aux personnes disparues. J’ai donc trouvé audacieux de sa part qu’il nomme la Commission, je ne m’y attendais pas. Ce sont des personnes qui avaient la qualité morale pour le faire qui s’en sont occupés. Le travail a été très très bien fait. Les jours qui suivent les excuses publiques du président, il s’engage à faire justice “dans la mesure du possible”. C’est cela qui a le plus révolté les familles qui ont vécu les choses de manière plus directe. C’est quelque chose qu’on lui a reproché jusqu’à sa mort, ne pas avoir été jusqu’au bout des choses. Mais dans les faits, ce président a du faire la transition du pays avec Pinochet à ses côtés. En effet, Pinochet avait réformé la Constitution à sa taille pour que le président ne puisse pas être enlevé de son poste et que les représentants des forces armées perdurent. Pinochet y a été fort pour maintenir el Estado de derecho dans le pays. Ce, soi-disant pour faire la lumière sur plusieurs cas en matière de droits de l’homme mais aussi pour éclaircir certains épisodes bien louches qui ont eu lieu pendant cette période. Pinochet a bougé ses troupes. Il y a deux périodes assez marquantes : el boinazo et el ejercicio de enlace. Sauf que l’autorité civile ne peut pas trouver toute l’armée mobilisée de cette façon là. On ne peut pas retrouver les militaires armés mobilisés en donnant des alertes alors qu’on apprend que postérieurement ce qui se passe réellement. Il fallait prévenir le Ministre de la défense à ce moment là. Pour dire que le pouvoir de Pinochet était toujours là. Donc, le président Aylwin n’a pas eu le choix. C’était son péché, mais au moins il a été honnête car dans la pratique ça allait se passer comme cela. Il ne pouvait pas aller au fond des choses. Quatrième question : Qu’est-ce que vous avez pensé lorsque Pinochet a été arrêté ? Il y a eu plusieurs évolutions en ce qui concerne son arrestation et son expatriation vers le Chili, mais ne peut-on pas affirmer qu’il n’a pas réellement “payé” pour ce qu’il a fait ? Le sentiment n’est-il pas dès lors controversé ? Ah j’étais content, j’ai fait la fête ce jour là, bien sûr. Et tout le monde. Mais si son arrestation n’a pas abouti dans les faits ce n’est pas à cause des Anglais ou des Espagnols ou des Européens qui exerçaient une pression derrière pour que justice soit faite par rapport à lui. Cela n’a pas abouti à cause du président sortant qui est venu après Aylwin. Je sais que Aylwin n’aurait jamais autorisé Pinochet à rentrer. Par contre, son successeur l’a fait : Frey. Quelqu’un avait dit qu’il fallait laisser la place aux politiciens pour régler cela. Ce qui s’est montré décourageant et désolant enfin desolador dans le sens hispanophone du terme. C’est-à-dire qu’on s’est retrouvés sans espoir, envahis par un sentiment de tristesse, etc. De voir qu’on s’est fait avoir c’était tout simplement desolador (affligeant). La justice internationale a changé à partir de ce moment là pour ne jamais avoir un ancien dictateur ou une personne ayant commis des crimes contre l’humanité libre d’aller partout dans le monde. Mais on en a payé le prix.

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Sous-question : Pour vous, aurait-il dû être jugé à un niveau international ? Oui, car c’était clair qu’il ne serait pas touché. Selon Aylwin, Pinochet est le seul dictateur qui a légalisé son régime. En 1980 il lance une Constitution qu’il soumet à un référendum hyper louche avec une tricherie totale. De cette manière il a légitimé son régime. À part cela, il a tout fixé pendant la période où il a laissé le pouvoir (le référendum de 1988) et qu’il l’a remis à Aylwin après une élection. À cette époque on a voulu réformer la Constitution mais Pinochet avait créé des lois qu’on appelle las leyes de amarre, des lois d’attachement, afin que la Constitution ne puisse être touchée. Notamment par le fait qu’il n’y a pas de soumission des forces armées au pouvoir civil. Mais aussi qu’une fois qu’il arrête, dès lors que Pinochet avait été président pour plus de 8 ans, et bien tous les présidents de plus d’une période de 8 ans au pouvoir pouvaient être sénateurs à vie. Ce qui dans les faits lui donnait le statut de Sénateur à vie. Il a prêté serment comme sénateur dans le parlement qu’il avait dissous lui-même pendant tout son régime. Il faut savoir que les lois pendant le temps de Pinochet étaient faites par les quatre généraux des forces armées. Cinquième question : Pensez-vous que les personnes que vous connaissez ou de manière générale, pourraient un jour pardonner ce qui s’est passé ? Ou plutôt si le terme pardonner est trop fort, accepter disons la réalité historique de l’époque ? Tout d’abord pour que l’on puisse parler de “mémoire historique” il faut faire un grand mea culpa en tant que Chiliens car il n’y a pas de mémoire historique chez nous. Ce qui est honteux. Il faut être dans la peau des gens. “Pardonner”, je trouve qu’il n’y a pas pire que de torturer ou de tuer comme ils l’ont fait. Il y a un esprit de pardonner mais pour pouvoir le faire il faut savoir à qui. Il y a des militaires qui lâchement se cachent, qui ont rigolé et se sont moqués des morts, des disparus. Ils ont dit quand une femme allait chercher son mari qui avait été pris par des militaires ceux-ci lui répondaient en rigolant que son mari avait été relâché le lendemain mais qu’il était sûrement reparti avec une autre et qu’elle devait le chercher ailleurs car il n’était pas là. Il y avait une vraie cruauté physique mais aussi psychique. Pour aller chercher un détenu disparu il a fallut chercher un certificat de naissance car on niait aux familles l’existence même de l’individu. Mais il y a une chose plus forte et plus frappante pour moi en entendant les témoignages des mères de disparus lorsque l’une d’elle a dit : “qu’un jour elle aimerait pouvoir pleurer mais pleureur vraiment”. C’est un peu vivre avec une grande angoisse celle d’espérer que leur être cher revienne jusqu’à ce que la personne réalise que celui-ci ne reviendra plus jamais. J’ai connu une maman d’un détenu disparu, qui était un peu un emblème, Inelda elle s’appelait, et son fils avait été un détenu disparu à l’âge de 18-19 ans et elle a passé sa vie à le chercher. A avoir des tête-à-tête avec Pinochet pour essayer de trouver la vérité. Donc pour pardonner je trouve qu’il faut savoir ce qu’on pardonne. Il faut savoir ce qu’on pardonne, quelles étaient les motivations, le pourquoi avoir nié tout cela, etc. Je vous raconte une chose totalement personnelle qui me vient à la tête. Il y a eu un épisode qui a marqué ma vie. Quand vous m’avez posé tout à l’heure la question quant à l’arrestation de Pinochet je vous ai dit que j’ai fait la fête. Certes j’ai fait la fête mais une demi-heure après

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ma sœur est arrivée avec mon beau-frère. Et ce dernier il est militaire pro Pinochet. Mais à l’époque du coup d’État il était très jeune (un gamin) il n’y a donc pas participé. En revanche, son père était militaire aussi et il n’était pas propre. Il avait été impliqué dans un camp militaire emblématique au Chili, il a été déclaré d’ailleurs coupable il y a deux mois. Et c’est quelqu’un que je ne veux pas voir. Je suis venu en Belgique il y a 15 ans, j’y ai rencontré ma femme, et la première fois que je suis retourné chez moi j’étais d’accord qu’on organise des réunions familiales mais je refuse de le rencontrer, je refuse de rencontrer ce monsieur là. Je ne serais pas capable de lui serrer la main maintenant qu’on a appris tout ce qu’il a fait, comment il a tué le père de la présidente Bachelet. Lui c’est l’un des trois qui l’a torturé cruellement. Alors que je le connais même si je ne l’ai plus revu depuis que Pinochet a été en prison. Je ne suis pas capable de le revoir rien que d’imaginer ce que pourraient ressentir les parents des victimes. Il y a des gens qui, je ne sais pas s’ils ont réussi à pardonner, mais en tout cas ils sont parvenus à faire des choses. À sublimer cette haine, cette rage, cette colère par d’autres choses. Si l’on prend l’exemple de Bachelet elle a réussi dès son premier mandat à faire des choses extraordinaires pour les gens ; Lagos aussi. Sixième question : Est-ce un sujet que vous abordez avec vos enfants ? Avec les enfants on a commencé à en parler car ils sont fort attachés au Chili. Lors des 25 ans du triomphe du « non » il y avait les chansons, les sketchs, les documentaires, etc. et on a regardé ensemble certains passages. Je leur ai raconté l’histoire, surtout à notre fille ainée, que Pinochet avait pris le pouvoir, qu’il voulait y rester et que c’était une campagne humoristique par laquelle on montrait qu’on avait réussi à le renverser.

Sous-question : J’ai lu dans différents textes que souvent beaucoup de familles, surtout pour la génération des grands-parents qui ont vécu à l’époque de la dictature, ont des difficultés à parler aux générations actuelles de ce qui s’était vraiment passé. Le sujet demeure indéniablement tabou. Ce qui fait que les générations actuelles ont souvent des éléments de réponses incomplètes. Pourtant, il s’est avéré que ces générations, ma génération, ont très souvent lutté afin de rendre leur famille fière, pour leur faire honneur. Qu’en pensez-vous ?

Je ne saurais pas vous dire. J’ai vraiment vu de tout. Certaines familles taisent les choses, d’autres sont contentes de ne pas avoir eu des expériences horribles dans leurs familles. J’ai vu un peu de tout. J’ai vu des personnes qui ont vécu l’exil et qui quand ils ont pu rentrer ils sont rentrés tels que mon ami Tito. Ils ont renié le système de Pinochet alors que dans ce système ils étaient super bien installés. C’est ce qu’on appelle los socialistas renovados, ce qui a précédé la gauche caviar car on était les premiers à avoir une voiture, à avoir une deuxième résidence à la mer, etc. D’autres familles ici à Bruxelles, une en particulier, où le père est artiste et il ressort constamment des choses en ce qui concerne la dictature chilienne. Quelque part je me dis oui ça vend mais tu as du talent donc arrête d’être habité et d’habiter

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dans une maison inspirée par les années 80. D’autres personnes par contre, exilées ont ouvert les yeux et se sont dit qu’elles auraient toujours dû habiter ici. Elles ont fait des études, se sont bien adaptées et ont appris à voir les choses d’une autre façon, à vivre leur vie. Sans bien évidemment, enlever la souffrance qu’elles ont vécue. D’autres sont venus ici et ils toquaient à la porte des gens pour trouver du travail en montrant ce qu’ils avaient étudiés, les diplômes qu’ils possédaient, en s’informant sur les compléments d’études qu’ils pourraient réaliser, etc. J’ai connu une dame qui a changé de pays car dans le pays dans lequel elle est tombée, la Roumanie je crois, on ne faisait que lui donner de l’argent par mois. Là elle était dans le même bâtiment que des chiliens qui ne sortaient de là que pour chercher de l’aide de l’État. Alors qu’elle voulait travailler ce qui fait qu’elle a déménagé en Belgique. Maintenant elle habite à Bruxelles. Il y a également un groupe de musique Inti Illimani qui, après avoir tourné partout, ils ont finalement, décidé d’acheter un fauteuil et des rideaux à leur appartement de Rome car ils se sont rendus compte après 7 ans, qu’ils n’allaient pas revenir de si tôt au pays. Ils pensaient que la démocratie allait revenir. Car les militaires avaient dit que ce n’était qu’une situation temporaire. Que Pinochet n’était au pouvoir que le temps de remettre les choses en ordre. On a tué beaucoup d’artistes dont Victor Jara. Mais les membres de ce groupe se sont exilés et on reconnu que l’exil leur a permis d’ouvrir leurs horizons, d’étendre leur culture musicale. S’ils étaient restés au Chili ils auraient fait le même type de musique (flûte, charango, etc.) alors que ici ils ont découvert la musique celtique, la musique du sud de l’Italie, etc. et ainsi ils ont changé leur manière de faire de la musique. Donc pour eux comme pour tant d’autres l’exil s’est transformé en une opportunité. Mais j’insiste sans enlever la souffrance. Un membre du groupe a souffert de l’exil, d’autres de terribles évènements familiaux, etc. Il a fallu soutenir énormément le chanteur de ce groupe notamment. En guise de dernière question : Connaissez-vous le poème de Victor Jara que j’ai utilisé pour initier mon travail ? Victor Jara est une figure emblématique. Je joue dans un groupe de musique de l’UCL. J’ai dû présenter un thème de musique de Victor Jara et ce jour là je me suis demandé ce que j’allais dire de lui. On le connait, il a été cruellement assassiné. Et j’ai décidé de le présenter comme le fils de quasi analphabètes. Et pourtant, ses parents lui ont donné une sensibilité d’un autre Chili que le mien. Une personne qui avait du talent et de l’intelligence pouvait aller aussi loin que son intelligence pouvait le porter. Sa vie a été coupée horriblement. Mais c’est la même génération que le groupe Inti Illimani ; c’était un grand ami a eux d’ailleurs. Victor est une figure que j’admire beaucoup plus en étant ici surtout en lisant tout ce qu’il a pu faire et d’où il venait. Maintenant avec la distance on peut mieux valoriser sont œuvre en tant que metteur en scène de théâtre et musicien qu’il était. Il a fait de belles choses. Il y a 3 mois on a rejoué une pièce à la manière dont Victor Jara l’avait imaginé au théâtre expérimental de l’Université. C’était quelqu’un qui avait du talent, qui était puissant. Il est arrivé comme un étudiant et a fait plein de choses en même temps, et ce brillamment. Et puis sa vie a été arrêtée tragiquement. J’admire les gens comme ça.

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Enfin, aimeriez-vous rajouter quelque chose ? Plusieurs, pleins. Disons que le coup d’État en lui-même était nécessaire à un certain moment mais qu’il fut fort et cruel. C’était sangriento, horrible, aprovechador, abusador, terrible. En ce qui concerne la violation des droits de l’homme on n’a jamais vu pire. Après cela on n’a jamais réussi à reconstruire le pays selon ce que ma mère me raconte. On a été touché sans le savoir, ma mère a très mal vécu cela. Notamment physiquement au travers des gaz lacrymogènes qui lui faisaient extrêmement mal. Mais bon il fallait aller travailler. Ma mère était harcelée à l’Université mais en même temps on ne la touchait pas car en fait son nom de famille était Mendoza qui était le même nom de famille que l’un des quatre généraux de la junta de gobierno : Pinochet, Merino, Leigh y Mendoza. Alors que ce n’était qu’un alcanze de nombres, ce n’était qu’une similitude au niveau du nom de famille puisqu’aucun lien de parenté n’existait avec le général. On allait la mettre dehors et ce jour là elle venait dire qu’elle attendait un bébé. Ma mère m’a dit un jour que certes on n’a pas subi la torture sur nous mais le fait de voir comment on traitait ses étudiants c’était une forme de torture psychologique pour elle.

   

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TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION ............................................................................................... 3  

CHAPITRE 1. CONTEXTE HISTORIQUE ................................................... 4   Section 1. L’avant : Le Chili d’Allende et la “voie chilienne vers le socialisme”  ................................  4   Section 2. Le pendant : la dictature militaire de Pinochet  ........................................................................  6  

§1. Le coup d’État  ......................................................................................................................................................  6  §2. Les violations des droits de l’homme et des libertés fondamentales  ..................................................  7  §3. Les politiques économiques et les réformes institutionnelles  ...............................................................  8  §4. Les réactions internationales et la fin de la dictature  .............................................................................  8  

Section 3. L’après : le retour à la démocratie avec Aylwin  ......................................................................  9  

CHAPITRE 2. RECHERCHE DE VÉRITÉ ET DE RÉCONCILIATION………………………………………………………….10  

Section 1. Les dénégations et le droit à la vérité  .....................................................................................  11   Section 2. La Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (Commission Rettig) comme justice transitionnelle  .......................................................................................................  12  

§1. L’établissement  .................................................................................................................................................  12  §2. Les compétences  ...............................................................................................................................................  14  §3. Le rapport  ...........................................................................................................................................................  15  §4. Les réactions  ......................................................................................................................................................  17  

Section 3. La justice comme condition ?  .................................................................................................  18  

§1. La reconnaissance du passé malgré les dérives  ....................................................................................  18  §2. L’arrestation de Pinochet  ..............................................................................................................................  19  

CHAPITRE 3. Y-A-T-IL EU UNE RÉCONCILIATION ? .......................... 21   Section 1. Première phase : “Ni pardon, Ni oubli”  .................................................................................  21   Section 2. Deuxième Phase : Vers une réconciliation transgénérationnelle ?  .....................................  22  

§1. L’expérience traumatique du passé encore ancrée dans les familles du présent  .......................  22  §2. L’importance d’aller de l’avant  ..................................................................................................................  23  

CONCLUSION .................................................................................................. 24  

BIBLIOGRAPHIE ............................................................................................ 26  

ANNEXE ............................................................................................................ 31